Avec l’annonce de la baisse de ses taux de 0,25 point la semaine dernière, la Réserve fédérale des États-Unis (Fed) a répondu aux attentes du marché. Le cours des actions a néanmoins chuté, le président de la Fed n’ayant pas réussi à promettre un cycle de baisse.

La réticence de Jerome Powell (président de la Réserve fédérale), bien qu’il s’agisse d’une pratique courante à la Fed, est tout à fait compréhensible, puisque les membres du Comité de politique monétaire sont en conflit, et le mot est faible. Bien que seuls deux membres votants aient exprimé leur désaccord à l’égard de cette mesure, les membres du comité ne trouvent pas de consensus quant à la marche à suivre à l’avenir. Naturellement, ils attendront de voir les évolutions de l’économie, mais leurs points de vue sur l’inflation divergent régulièrement.

D’un côté, on retrouve les membres du comité qui craignent qu’une économie proche du plein-emploi, comme cela semble être le cas aux États-Unis, favorise une augmentation des salaires, mais entraîne également une accélération du rythme de la hausse des prix, le revers de la médaille en somme. De l’autre côté se trouvent les membres qui estiment que les circonstances économiques fondamentales ont changé, que l’inflation va rester faible en dépit de l’augmentation des salaires et qui laissent la Fed baisser ses taux sans anticiper les risques inflationnistes. Les deux parties admettent les défauts de la théorie économique, une situation que Jeremy Stein, président du département d’économie à l’Université Harvard, a bien résumée récemment : « Nous ne comprenons tout simplement pas l’inflation ». En somme, ce débat brouille l’orientation future de la politique monétaire.

Jusqu’à la dernière baisse des taux d’intérêt, c’était la première vision, plus prudente, qui dominait la prise de décision de la Fed. Pendant la crise financière de 2008-2009, les deux points de vue permettaient à la Fed de poursuivre un assouplissement monétaire extrême, ainsi le consensus a été relativement facile à trouver. Les taux de chômage élevés ont rassuré les membres du comité qui s’inquiétaient de l’inflation, tandis que les autres avaient encore moins de raisons de s’opposer aux politiques de relance. Même au début de la reprise cyclique, la croissance et l’emploi ont progressé si lentement que personne ne s’est inquiété de la menace du plein-emploi pour l’inflation. Certains responsables politiques ont néanmoins exprimé leur inquiétude. En 2013-2014, le retour de la croissance a encouragé le Président de la Fed de l’époque, Ben Bernanke, à abandonner la mesure d’assouplissement monétaire. La politique monétaire est dès lors devenue plus neutre, un processus que certains ont qualifié de « normalisation ». La Fed a ainsi commencé à relever lentement ses taux d’intérêt.

Même cette évolution n’a pas provoqué trop de dissidence. Les membres de la Fed les plus inquiets y ont vu un premier pas nécessaire, tandis que les autres se sont accordés sur le fait que l’assouplissement extrême n’était plus nécessaire et ont accepté la normalisation de la banque centrale, affirmant qu’elle avait peu de chances d’étouffer la croissance. Toutefois, lorsque l’activité économique et l’emploi ont commencé à accélérer en 2017, le fossé idéologique s’est creusé entre les deux camps. Avec un taux de chômage inférieur à 4 % de la population active, les membres les plus prudents ont exprimé leurs craintes quant à l’inflation et la nécessité d’augmenter les taux pour endiguer la tendance à la hausse des prix. Leurs opposants ont estimé que de telles mesures seraient dangereusement prématurées, voire non nécessaires. Jerome Powell a évoqué une baisse des taux pour la première fois au mois de juin afin d’encourager l’économie, et c’est à ce moment que le gouffre s’est creusé. Pour les uns, cette mesure était une erreur face au risque inflationniste imminent, pour les autres, la crainte non justifiée de l’inflation pouvait priver la reprise économique du soutien nécessaire.

Le débat au sein de la Fed n’est pas prêt de s’achever. Ceux qui n’ont pas peur de l’inflation réclameront d’autres baisses des taux. Leurs opposants mettront la banque centrale en garde contre de telles mesures à l’avenir, en dépit de la réclamation de certains (dont Donald Trump) pour plus d’assouplissement monétaire. Le fossé idéologique place également les responsables dans une sorte d’impasse. Bien que la Fed puisse se détendre rapidement si l’économie venait à faiblir, un assouplissement n’offrirait à ses gouverneurs aucune protection contre les accusations prétendant qu’ils n’ont pas suffisamment soutenu l’économie pour sauver la croissance. En revanche, si l’inflation augmente, les responsables de la Fed seront accusés de ne pas avoir maintenu le cap en ce qui concerne les taux d’intérêt. Pour le commun des mortels, la politique monétaire de la Réserve fédérale des États-Unis continuera en somme à court terme de susciter l’inquiétude.