Elle est depuis 2018 la directrice générale de l’école de développeurs fondée par Xavier Niel. Cette figure de l’enseignement des métiers du numérique oeuvre à l’expansion de la marque 42 à l’international, et permet aux femmes d’occuper une place grandissante au sein de l’école. Itinéraire d’une geek touche-à-tout et rebelle.

Pour Sophie Viger, le confinement a été un sacré challenge. « Toute notre pédagogie est axée sur le présentiel. Il a fallu mettre en place tout un tas d’outils pour que nos étudiants puissent continuer à suivre notre formation à distance », nous explique en visio, casque vissé sur les oreilles et micro aux bords des lèvres, la directrice de 42. On pourrait croire qu’une école qui forme à des métiers qui adoptent facilement le télétravail puisse composer sans problème avec le #restezchezvous. Que nenni. Pour devenir un développeur digne de ce nom, il faut (d’habitude) venir entre les quatre murs des locaux de l’école, située au 96 boulevard Bessières, dans le 17e arrondissement de Paris. Ici, pas de professeurs, pas de cours magistraux, mais une « pédagogie par paire » : les élèves font les exercices ensemble, se corrigent mutuellement. « On se rend compte que les étudiants apprennent beaucoup mieux quand ils passent du temps ensemble, échangent à la pause clope, que quand ils sont assis deux heures d’affilée à écouter un professeur », assure Sophie Viger.


Question pédagogie, cette femme de 46 ans en connaît un rayon. Surtout en informatique. Sophie Viger a désormais une longue carrière à la tête de formations dans les métiers du numérique. En 2008, elle est nommée directrice pédagogique de l’Institut d’études supérieures des arts (IESA), section multimédia, où elle s’occupe des programmes, des contenus des enseignements, de la stratégie de communication de l’école et d’enseigner, tout à la fois la programmation informatique, l’UX design et la gestion de projets. Elle quitte l’école de la rue du Faubourg- Saint-Honoré en 2013 et prend la tête de la [email protected]émie, une école fondée en 2010 par l’Epitech (institution pionnière dans la formation des informaticiens) et Zup de Co, association qui lutte pour réduire les inégalités à l’école. L’objectif de la [email protected]émie est de permettre à des jeunes sortis tôt du système scolaire de développer des compétences en codage en vue de s’insérer professionnellement. Elle s’appuiera sur ce principe pour créer le Samsung Campus, financé par la filiale française du chaebol coréen. En 2015, Epitech la met une nouvelle fois à contribution pour structurer la Coding Academy, une formation continue courte (6 mois) et intensive (à raison de douze heures de cours par jour). Pendant quatre ans, elle gérera de front ces trois formations.

Tokyo, Séoul, Rome…

C’est avec ce CV long comme le code HTML d’une page web qu’elle se décide début 2018 – après deux verres de vin, dit-elle – à envoyer un mail à Xavier Niel. Elle sait que le directeur de 42, Nicolas Sadirac, est sur le point de partir. Le patron de Free voit rapidement en cette geek de la première heure et pédagogue patentée le nouveau visage de son iconique école. « Xavier voulait une femme capable de tenir une école et de l’incarner dans les médias », nous glisse l’intéressée.

À l’heure où les noms des écoles deviennent des marques à part entière, le premier objectif de Sophie Viger a été de développer le sigle 42 aux quatre coins du globe. Pour cela, il a fallu d’abord homogénéiser les enseignements, en créant un véritable tronc commun, et harmoniser le naming. Finie donc l’école 101 de Lyon fondée par Niel en 2017, rebaptisée 42 Lyon Auvergne- Rhône-Alpes en juin 2019. Les vingt écoles partenaires (appelées 19 en Belgique, 1337 au Maroc, 21 en Russie…) sont réunies depuis juin 2019 sous le pavillon 42 Network. Cette année, 42 compte l’ouverture de nouveaux campus à Tokyo, Madrid, São Paulo et Séoul. Devraient suivre Québec, Bangkok, Rome, Adelaïde… D’ici l’année prochaine, l’ensemble du réseau devrait passer de 9 000 à 15 000 étudiants à travers le monde.

Sophie Viger assure crouler sous les sollicitations extérieures afin d’implanter des 42 un peu partout. « Notre modèle séduit le monde entier parce qu’il est hyper évolutif, analyse-t- elle. Comme notre pédagogie ne nécessite pas d’enseignants, cela limite la hausse des coûts fixes, même quand vous augmentez le nombre d’étudiants. Et surtout, on s’adresse à tous les publics : on peut aller chercher des personnes qui ne sont pas parvenues à trouver leur place dans le système éducatif (et coercitif) traditionnel. » Chez 42, 35 % des élèves n’ont pas le bac.

Sèche-cheveux

« S’adresser à tous les publics », voilà le second grand chantier de Sophie Viger. Surtout pour un public en particulier : les femmes. Leur parler, mais aussi les faire venir dans l’école, alors qu’elles ne représentaient que 10 % des effectifs avant son arrivée. La tâche s’annonce ardue dans cet univers ultra geek plus connu pour sa misogynie que son ouverture d’esprit. En attestent les plaintes des étudiantes relayées en 2017 dans la presse au sujet de propos et de comportements sexistes, impliquant des photos pornographiques.

Sophie Viger a vu grand et s’est attaquée aux travaux à coups de bulldozer et de déblayeuse. Elle a commencé par détruire la barrière d’âge qui limitait l’accès à la « piscine » de 42 (nom de la procédure d’entrée) aux moins de 30 ans : « Il y a beaucoup de femmes qui se mettent au code sur le tard, à partir de 30-40 ans. En finir avec la limite d’âge, c’est déjà un message de bienvenue qu’on leur envoie. » Autre mesure drastique, verrouiller 40 % des places en piscine aux femmes. Ces choix radicaux ont été accompagnés de dispositions qui paraissent plus anecdotiques mais qui ne sont pas moins importantes. « Nous avons mis en place une communication beaucoup plus inclusive, avec des visuels qui mettent en valeur des femmes, histoire de leur dire “venez, vous avez une place parmi nous”. Un truc tout bête aussi : nous avons installé des sèche-cheveux à la sortie des douches. » De 2017à2019,42estpasséede7à30%defemmes sur ses bancs.

Loin de n’être qu’une femme qui fonce dans le tas, comme pourraient le laisser penser ces mesures, on décèle aisément chez Sophie Viger un socle intellectuel solide, une réelle vision du monde. « Puisque l’écrasante majorité des développeurs sont des hommes, le numérique, et par extension le monde d’aujourd’hui et de demain, sont façonnés par des hommes, développe-t-elle. Se passer des femmes, c’est non seulement se passer de nombreux talents, mais aussi s’empêtrer dans un nombre incalculable de biais. »

Un papa pompier et un master en musicologie

« Femme de la tech » est une étiquette qui peut aisément coller à Sophie Viger. Porter deux chromosomes X n’a jamais été un problème pour elle. « J’ai grandi entre une mère prof de gym, un père commandant des sapeurs-pompiers de Paris et deux grands frères. J’ai toujours été attirée par les trucs dits de mecs. » Face à la sévérité du paternel qui, quand elle avait 19 en maths, lui demandait pourquoi elle n’avait pas eu 20, la jeune femme s’est forgé des nerfs d’acier : « Quand j’ai commencé à enseigner à l’IESA, j’avais 23 ans, j’étais une grande blonde qui devait apprendre le code à 30 garçons de trois ans de moins que moi. Il fallait savoir les impressionner. » C’est à la tête de la [email protected]émie, dont elle lance le programme « Ambitions féminines » en 2016, qu’elle se rend compte que le bât blesse. « D’un côté, être une femme peut te donner un avantage comparatif dans ce monde d’hommes, concède-t-elle. De l’autre, ce n’est pas normal que, pour réussir, une femme doive faire davantage ses preuves qu’un mec, qu’il faille être une “tough girl”. Tout ça à cause de barrières stéréotypiques et culturelles. »

Biberonnée à la culture geek, Sophie Viger s’est construit un parcours atypique. Petite, elle se montre rétive à l’autorité. « J’avais les meilleures notes, mais j’étais tout le temps collée », raconte celle qui est aujourd’hui maman d’une fille de 16 ans. Elle obtient son bac en séchant les cours et en révisant deux semaines avant l’examen. Elle s’engage dans un Deug de biologie, puis étudie la musicologie jusqu’au master « pour le plaisir et jamais dans l’idée d’en faire mon métier ». Elle qui a commencé à coder à 10 ans, s’est rendu compte à 20 ans, en suivant une formation à l’IESA, qu’elle était douée pour ça. Elle n’a plus jamais lâché.

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