Emily Ratajkowski publie son premier livre, My Body, dans lequel elle se livre sans concessions sur sa carrière, son statut de femme qui a longtemps tiré profit de son image et la place du corps des femmes dans la culture visuelle.


 

Dans son livre Voir le voir, publié en 1972, l’écrivain engagé, peintre et critique d’art britannique John Berger décrit le regard masculin dans l’histoire de l’art comme un regard qui a rendu impossible l’expression féminine au sein de la culture visuelle : « Vous peignez une femme nue parce que vous aimez la regarder, vous lui mettez un miroir dans la main puis vous intitulez le tableau Vanité, et ce faisant vous condamnez moralement la femme dont vous avez dépeint la nudité pour votre propre plaisir ».

Cette double contrainte du regard ne pourrait pas mieux s’appliquer à la mannequin et actrice Emily Ratajkowski. Comme elle l’affirme si bien, la mannequin a tiré profit de son image : « Quand j’étais plus jeune, mon truc à moi, c’était lorsqu’ils [les hommes] regardaient. Je les fixais en retour : j’ai toujours voulu rendre la pareille ». Cependant, aujourd’hui, à 30 ans et après avoir passé une décennie dans l’industrie à être sans cesse regardée, Emily Ratajkowski pense différemment : « Je ne crois plus à cela. Je vois les choses très différemment maintenant ».

C’est ce changement de perspective que la mannequin explore dans My Body, son premier livre qui fait suite à l’article viral « Buying Myself Back » paru dans The Cut et dans lequel Emily Ratajkowski détaille la bataille sur l’utilisation de son image et l’agression sexuelle dont elle a été victime. My Body explore le statut complexe d’une femme qui monnaye son apparence et la manière dont, même lorsqu’elle travaille sur des projets supposés artistiques, son image est toujours reprise et transformée, encore et encore, sans sa permission. En tant que femme qui « a réussi à tirer profit de son image », Emily Ratajkowski analyse le statut inchangé du corps féminin que les hommes considèrent comme une muse inanimée dans la culture visuelle, ainsi que le manque de pouvoir de nombreuses femmes sur les questions de droits de propriété intellectuelle.

Dans l’article « Buying Myself Back », Emily Ratajkowski détaille comment l’artiste Richard Prince a agrandi une capture d’écran d’une photo qu’elle a publiée sur Instagram et l’a vendue pour 81 000 dollars. « Je suppose que c’est le cycle de vie d’une muse », explique la mannequin, « être découverte, être immortalisée dans un art pour lequel vous n’êtes jamais rémunérée, et mourir dans l’obscurité. » Et elle a entièrement raison : il existe un canon figuratif dans l’histoire de l’art, car les femmes ont été utilisées pour être exposées au profit de la créativité des hommes, de l’Olympia d’Édouard Manet en 1863 au cliché d’Emily Ratajkowski modifié par Richard Prince.

 

Emily Ratajkowski
Défilé Versace Printemps/été 2022 à Milan, le 24 septembre 2021. | Source : Getty Images

 

Désormais, Emily Ratajkowski critique ce système misogyne de l’intérieur. Elle ne souscrit plus au féminisme de choix qui l’a conduite à défendre le clip de Blurred Lines en 2013. Utiliser sa sexualité n’est pas un progrès féministe, affirme-t-elle, mais cela lui a offert une plateforme qu’elle n’aurait pas eue autrement. À propos de ses premiers pas dans le mannequinat, Emily Ratajkowski déclare : « À l’époque, je pensais que c’était vraiment valorisant d’exploiter sa sexualité, mais au final, vous essayez de plaire aux hommes ».

Son opinion sur le regard féminin a également évolué. Terme féministe à la mode au milieu des années 2010, le   « regard féminin » reprenait la théorie de Laura Mulvey « The Male Gaze » (le regard masculin) selon laquelle les femmes dans les films sont « porteuses de sens et non créatrices de sens. » Cependant, Laura Mulvey a depuis affirmé qu’un regard féminin existant n’est pas possible, et Emily Ratajkowski est d’accord avec elle. « Mon opinion sur le regard féminin est encore en train de s’affirmer, mais je suppose que mon ressenti est très similaire à celui que j’ai sur le désir féminin. Une si grande partie du désir féminin est un désir masculin, car notre expérience a été en quelque sorte de nous voir à travers les yeux des autres et d’être sans cesse conscientes de la manière dont nous sommes regardées. »

Emily Ratajkowski souligne également les dangers extrêmes auxquels les mannequins sont confrontés aujourd’hui : sexisme, ridicule, dévalorisation, agression sexuelle et menace quasi permanente d’agression sexuelle. La célèbre mannequin rappelle la nécessité d’une prise de conscience #MeToo dans ce secteur, attendue depuis bien trop longtemps. Il est difficile de ne pas être choqué par le fait qu’une industrie aussi établie fonctionne encore de cette façon, qu’elle envoie de jeunes filles de 20 ans à des castings chez des inconnus ou qu’elle leur permette de se faire tripoter par une célébrité ivre sur un plateau. Dans My Body, Emily Ratajkowski raconte son expérience sur le tournage du clip controversé de Blurred Lines avec Robin Thicke, Pharrell Williams et TI. Durant le tournage, Robin Thicke, ivre et empestant l’alcool, est arrivé derrière la mannequin et l’a tripotée. L’équipe entièrement féminine, dirigée par la réalisatrice Diane Martel, n’est pas intervenue. Le fait qu’Emily Ratajkowski ne blâme pas Diane Martel laisse entrevoir les rôles de pouvoir que ces plateaux de tournage observent silencieusement : « Je me suis surtout sentie gênée d’avoir laissé cette situation se produire. Je n’ai rien dit, car il était de ma responsabilité, ce jour-là, d’être aussi nonchalante que possible ».

Quand on lui demande si cela aurait changé quelque chose à cette expérience professionnelle si un membre de l’équipe l’avait défendue, Emily Ratajkowski répond ainsi : « Je pense que dans un monde différent, peut-être, potentiellement, quelqu’un aurait dit quelque chose, ou cela aurait pris de l’ampleur ». La mannequin suggère qu’un environnement différent est nécessaire, un environnement au sein duquel les mannequins peuvent travailler sans risque d’agression, et sans avoir à comprendre silencieusement les codes dangereux d’un plateau de tournage. « Si j’étais partie ou si l’une des femmes présentes avait pris ma défense, j’aurais simplement été remplacée et la maison de disque aurait juste été ennuyée. Et c’est la réalité de la situation, c’était ma grande chance et ça a changé ma carrière », explique Emily Ratajkowski tout en rappelant la dangereuse misogynie du mannequinat. Ainsi, la mannequin raconte qu’au cours d’une soirée miteuse à Hollywood avec son mari, la salle était remplie d’hommes « qui, seulement deux ans auparavant, auraient embrassé la bague de Harvey Weinstein et encouragé leurs jeunes clientes à prendre rendez-vous avec lui dans des chambres d’hôtel. »

Emily Ratajkowski est persuadée que les hommes ont un rôle à jouer pour créer un changement sociétal dans la lutte contre la misogynie et espère qu’ils liront son livre : « J’espère que plus les femmes raconteront leurs histoires, plus les hommes comprendront ce que c’est d’être une femme et de vivre le sexisme, et plus ils seront conscients de la manière dont ils perpétuent la dynamique du pouvoir et de la misogynie ».

 

Article traduit de Forbes US – Auteure : Grace Banks

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