À l’indice du bruit médiatique, la jeune secrétaire d’État est sans doute la mieux notée du gouvernement. Mais quid de son ambitieux programme en faveur de l’égalité hommes-femmes, à l’heure où les priorités de l’exécutif sont l’éradication de la pandémie sur notre sol et la reconstruction économique et sociale du pays ? Les réponses de Marlène Schiappa, féministe pragmatique, qui ne se contente pas d’un « ministère de la parole ». Propos recueillis par Yves Derai

 


L’égalité hommes-femmes reste-t-elle la priorité du mandat d’Emmanuel Macron après la crise sanitaire que nous venons de traverser ?

MARLÈNE SCHIAPPA : C’est la grande cause du quinquennat ! Mais il est certain qu’il faut déployer beaucoup d’énergie pour poursuivre cet élan : ce qui n’avance pas recule. Le risque est important. On a vu par exemple que, pendant la crise, sur les plateaux télé, il y avait très peu de femmes pour évoquer les différentes thématiques liées à la pandémie de Covid-19. C’est ce que j’analyse dans mon rapport « menaces sur les femmes » paru à la fondation Jean Jaurès.

Il y a aussi très peu de femmes autour du président de la République pour gérer la crise…

M.S. : Le sexisme est partout. Quand le Premier ministre a reçu les représentants des partis politiques à Matignon, il n’y avait quasiment pas de femmes. Pourquoi ? Parce que tous les partis ont envoyé des hommes ! La parité, c’est comme l’écologie, tout le monde est pour en général, mais quand il s’agit d’appliquer les principes à soi- même, ça se complique. Chaque parti politique doit progresser.

Vous voulez plus de femmes dans ces instances par principe d’égalité ou pour ce qu’elles seraient susceptibles d’apporter et que ne possèdent pas les hommes ?

M.S. : Tout simplement parce qu’il n’y a aucune raison d’écarter les femmes. Je ne crois pas aux fameuses qualités spécifiquement féminines, je pense même qu’il est dangereux de prétendre que les femmes seraient plus douces que les hommes. En revanche, les femmes ont des parcours de vie différents, des expériences différentes. Par exemple, les questions de gardes d’enfants ne sont devenues des sujets politiques que depuis qu’il y a plus de femmes dans les sphères de pouvoir. Des études ont montré que pendant la période de confinement, ce sont très majoritairement des femmes qui ont organisé l’école à la maison pour les enfants. Lorsque les décisions ne sont prises que par des gens qui n’expriment pas cela, ça se complique.

Vous parliez tout à l’heure du nombre de femmes sur les plateaux télé. N’est-ce pas aussi la conséquence du fait que les chaînes voulaient des scientifiques et qu’il y a beaucoup d’hommes dans ces filières ?

M.S. : En partie si, vous avez raison. Mais il faut que ça change. J’ai confié une mission là-dessus au Women’s forum afin d’attirer plus de jeunes filles dans les filières scientifiques. Par ailleurs, pendant le confinement, beaucoup de femmes médecins ou chercheurs devaient s’occuper des enfants et des tâches ménagères après le travail, comme l’a révélé notre étude Harris Interactive, et n’avaient pas le temps d’aller à la télévision. C’est un cercle vicieux que nous voulons transformer en cercle vertueux.

 

Au G7, à Paris, le 10 mai 2019, clôture de la séance ministérielle « Égalité », à la suite de la signature de la déclaration commune des 7 pour faire de l’Égalité femmes-hommes une grande cause mondiale.

Vous estimez que les femmes sont moins sollicitées que les hommes par les médias quand ils cherchent des experts ?

M.S. : Bien sûr ! Des femmes souffrent d’une présomption d’incompétence, comme des personnes issues de la diversité soit dit en passant. L’interlocuteur compétent est, en général, un homme blanc, pas trop jeune, qui porte des lunettes et un costume. Je caricature un peu mais on n’est pas loin de la réalité.

Vous pensez que votre collègue Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, cible d’un bashing permanent, subit cette « présomption d’incompétence » ?

M.S. : Le problème est qu’on ne lui pardonne rien. Une femme jeune et noire qui parle au nom du gouvernement de la France, cela perturbe la représentation que se font certains de la représentation politique. Cela ne retire rien de son courage.

La crise sanitaire a entraîné des problèmes sociaux qui vont nécessiter un financement important. Cela ne risque-t-il pas de se faire au détriment de l’égalité hommes-femmes, dans le monde de l’entreprise notamment ?

M.S. : Il est certain que, si on ne fait rien, ce sujet va descendre dans l’ordre des priorités des entreprises. Et cela, je le refuse ! Avant même la crise du Covid, il était parfois difficile d’être entendu. Mais à force d’efforts et de pédagogie, on a beaucoup progressé. Des groupes comme L’Oréal ou Carrefour sont entrés dans un cercle vertueux. Je vous rejoins sur l’idée que certaines entreprises qui ont souffert pendant le pic de la pandémie vont avoir le réflexe de se recentrer sur leur productivité et leur survie. Mon travail consistera à agir sans relâche. Nous avons d’ailleurs préparé une plaquette que nous allons adresser à toutes les organisations représentatives afin de rappeler aux dirigeants leurs obligations légales et une sélection de bonnes pratiques.

Sur les salaires, par exemple, croyez-vous que les entreprises qui ont du retard vont pouvoir procéder au rattrapage nécessaire pour que les hommes et les femmes soient à égalité ?

M.S. : À travail égal, les femmes gagnent actuellement, en moyenne, 9 % de moins que les hommes et, globalement, les salaires des femmes sont de 27 % inférieurs à ceux des hommes. Les entreprises qui avaient prévu un rattrapage pourraient augmenter uniquement les salaires des femmes pendant un certain temps. Les choses vont actuellement dans le bon sens puisque, si l’on se réfère à l’index salarial de notation des entreprises que nous avons mis en place pour atteindre l’égalité salariale, on est passé de 83 à 87 % en moyenne en un an. Mais après cette crise où beaucoup de femmes se sont retrouvées en première ligne face au danger du virus, les infirmières, les aides-soignantes, les femmes de ménage, et qui perçoivent des rémunérations très inférieures à leur engagement, comment imaginer ne pas les revaloriser ? C’est un engagement du président de la République et du Premier ministre.

 

Marlène Schiappa au côté du Premier ministre, Édouard Philippe, lors de l’ouverture du Grenelle des violences conjugales, à Matignon, le 3 septembre 2019.

 

Que pouvez-vous faire, à votre niveau, pour faire progresser cette cause ?

M.S. : J’ai formulé plusieurs propositions pour revaloriser les métiers dits « féminisés ». Par exemple, j’ai proposé que les étudiants des grandes écoles fassent des stages à un poste « féminisé » afin que les décideurs de demain soient mieux sensibilisés à la difficulté de ces missions. Je constate que, par exemple, le ministre de la Santé, Olivier Véran, qui a été aide-soignant pendant ses études de médecine, comprend très finement les problèmes de cette catégorie de personnel.

 

Disposez-vous toujours d’1,2 milliard d’euros en 2020 pour investir dans l’égalité hommes- femmes malgré les milliards dépensés par l’État pendant et après le confinement ?

M.S. : 1,19 milliard exactement pour l’ensemble des combats que nous menons, parmi lesquels les violences faites aux femmes. Nous allons lancer un grand prix qui sera doté de 100 000 euros pour soutenir les entreprises créées par des femmes. Je travaille avec les nombreux réseaux d’entreprises « féminines » qui sont des moteurs formidables. En outre, cette crise a frappé plus durement les entreprises dirigées par les femmes car elles ont souvent du mal à obtenir le soutien des banques, comme l’a montré l’étude de « bouge ta boîte »… Nous allons tenter de les accompagner en leur faisant profiter de nos réseaux.

Quand on vous écoute, on se dit qu’en France, les femmes ont plus souffert que les hommes de la pandémie et de ses conséquences…

M.S. : Oui, je le pense, partout dans le monde. Il y a notamment eu plus de violences contre les femmes pendant le confinement. Mais comme je suis une optimiste impénitente, je vois aussi beaucoup de résilience depuis quelques semaines. Des femmes puissantes comme Melinda Gates ont décidé de s’engager pour celles qui sont en première ligne, conscientes que face à une crise comme celle-là, le rôle des femmes est majeur.

Plus prosaïquement, est-ce que le monde n’a pas besoin d’avoir plus de femmes dirigeantes pour créer plus de richesses ?

M.S. : Si, bien sûr. Les études de l’OCDE le montrent. Le manque de femmes dans les sphères dirigeantes fait perdre 10 % de richesse à la planète. Je voudrais qu’en France il y ait deux fois plus de femmes qui créent des entreprises d’ici à la fin du quinquennat. Quand vous regardez les dix premiers fonds en France, ils ne consacrent que 2,5 % de leurs investissements à des sociétés créées par des femmes selon l’étude Sista : nous les mobilisons davantage !

 

Arrivée groupée le 19 février 2019 à l’Élysée pour la première réunion du Conseil consultatif pour l’égalité entre les femmes et les hommes du G7, nommé par le président de la République, et coprésidé par les deux prix Nobel Denis Mukwege et Nadia Murad. Marlène Schiappa est entourée des membres du conseil parmi lesquels Emma Watson.

Vous dites ne pas croire aux qualités spécifiques des femmes mais plusieurs enquêtes ont montré que les entreprises dirigées par des femmes surperforment par rapport aux autres.

M.S. : Oui, parce que ce sont des équipes mixtes. Si Lehman Brothers s’était appelé Lehman Sisters, je ne suis pas sûre que cela aurait changé quelque chose. En revanche, quand les hommes et les femmes se partagent les responsabilités, les entreprises deviennent très compétitives. Je crois à l’égalité et la mixité, pas à remplacer des hommes par des femmes.

Où en est-on sur les sanctions contre les entreprises qui ne font pas d’effort sur la mixité justement ?

M.S. : Les sanctions existent et nous sommes passés de 1 700 à 7 000 contrôles de l’inspection du travail par an. Les femmes discriminées dans une entreprise peuvent déposer des recours devant les prud’hommes. Un premier signalement qui permettra aux entreprises d’avoir une chance de corriger le tir avant de passer aux pénalités qui peuvent aller jusqu’à 1 % de la masse salariale.

Quid du « name and shame » appelé de ses vœux par le chef de l’État ?

M.S. : Nous avons lancé deux sortes de « name and shame ». La première, c’est la publication du nom des dix entreprises les moins vertueuses en termes d’égalité hommes-femmes. Je les convoque à une session de formation chaque année pour les engager ! La seconde porte sur les discriminations racistes. Nous avons lancé cette année un testing sur les entreprises du SBF 120, car nombre d’entre elles répugnent à embaucher des personnes portant des noms à consonance maghrébine. Nous avons publié le résultat de ce testing et, en parallèle, nous échangerons avec elles car le but n’est pas de punir mais de changer les choses. Là aussi, je leur organise des séquences de formation avec des associations.

Il existe des sanctions pour les entreprises qui se comportent mal mais, a contrario, ne faudrait-il pas des récompenses pour celles qui le méritent ?

M.S. : Pour ma part, je n’hésite pas à citer les noms des groupes qui sont engagés dans ce combat, tels que Unibail-Rodamco-Westfield, Leclerc, Sarenza, L’Oréal ou l’OM qui est aussi une entreprise… Je travaille à fédérer les dirigeants de ces entreprises engagées afin d’accélérer la transformation sociétale. Ceci étant, ne pas commettre d’agissement sexiste, c’est simplement respecter la loi : on ne va pas non plus donner un bonus aux entreprises qui respectent la loi !

Le Medef se montre-t-il à l’écoute de vos préoccupations ?

M.S. : Les choses bougent, notamment grâce au réseau des femmes du Medef. L’objectif de favoriser l’accession des femmes à la direction des entreprises est partagé. C’est sur la méthode pour l’atteindre que nous divergeons. Je soutiens les quotas, méthode qui a fait ses preuves car la France est désormais le premier pays d’Europe en matière de féminisation des conseils d’administration. Alors que dans les comex ou les codir où les quotas n’ont pas cours, les progrès sont moins tangibles.

Le Medef est-il plus sensible à ces questions sous la présidence de Geoffroy Roux de Bézieux que sous celle de Laurence Parisot ?

M.S. : Oui, mais parce que le contexte général a changé.

Faudrait-il que votre secrétariat d’État se transforme en ministère plein pour obtenir plus de marges de manœuvre ?

M.S. : Ce qui compte, c’est que l’égalité femmes-hommes soit partagée au plus haut niveau, et le Président comme le Premier ministre sont pleinement engagés et partagent mon volontarisme. Je souhaite que l’égalité femmes-hommes advienne avant que mes filles entrent sur le marché du travail !

 

Marlène Schiappa à l’Élysée le 23 août 2019 pour la présentation des recommandations du Conseil consultatif pour l’Égalité hommes- femmes au président de la République, Emmanuel Macron.

 

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