Tout a commencé avec ces mots : « Environmentalists For Black Lives Matter » à savoir « Les écologistes soutiennent le mouvement Black Lives Matter ». Leah Thomas ne se doutait pas que ce poste Instagram, où elle souligne l’interdépendance entre le combat pour plus de justice sociale et le mouvement écologiste, allait la propulser sur le devant de la scène médiatique et faire d’elle une nouvelle figure du mouvement social américain.

 


Leah est née à Ferguson, dans la banlieue de St Louis dans l’état du Missouri. Grâce au poste de son père, entraîneur de l’équipe de tennis d’une école privée, Leah se voit offrir une place dans l’établissement, majoritairement blanc. Elle reçoit une éducation bien différente de ce à quoi le quartier où elle vivait la prédisposait. Dès l’enfance, Leah développe un goût prononcé pour la nature, le grand air, la faune et la flore ; c’est pourquoi elle décide de poursuivre après le lycée des études en sciences de l’environnement sur la côte ouest américaine. A la fin de sa première année, alors qu’elle rentre à Ferguson pour les vacances d’été, Michael Brown, un homme noir non armé est abattu par des officiers de police à quelques rues de chez elle. Ferguson s’embrase et le slogan désormais tristement célèbre « Hands up ! Don’t shoot ! » résonne dans la ville agitée par les émeutes et asphyxiée par les tirs de gaz lacrymogène.

C’est le premier déclic : le premier décalage insoutenable entre Ferguson, la ville de son enfance, et le sud de la Californie, où Leah commence sa nouvelle vie. Petit à petit, elle s’interroge sur son identité et sa place dans la société américaine. Qu’est-ce qu’être une femme noire et pourquoi n’y a-t-il pas plus de gens qui me ressemblent dans mon cursus universitaire ? Elle remet donc en perspective l’enseignement qu’elle reçoit. Les sujets et thèmes abordés évoquent certes la protection de la planète, mais peinent à mettre en relation les enjeux environnementaux avec les problèmes sociétaux et donc la protection des hommes au sens propre.

 

Ce cheminement mène Leah à s’intéresser à la théorie féministe de l’intersectionnalité étudiée et formalisée par Kimberlé Williams Crenshaw en 1989. Cette théorie vise à expliquer pourquoi les femmes noires américaines de l’après-guerre n’ont pas été prises en compte dans les discours féministes de l’époque. Pour Kimberlé Williams Crenshaw, ces femmes sont à la fois victimes de racisme et de sexisme. La concomitance des contraintes et oppressions est au fondement de cette thèse. Plus généralement, l’intersectionnalité désigne toutes les formes simultanées de stratification, de domination et de discrimination. La réception de cette théorie a permis d’adopter un nouveau point de vue sur la question des identités avec ce postulat simple : on ne peut jamais vraiment segmenter ce qui fait un être social. On ne peut pas être soit femme soit noire. Ces deux aspects sont intrinsèquement liés.

En poussant la réflexion plus loin et à l’aune de ses recherches en sciences de l’environnement, Leah Thomas se rend compte que les effets actuels du réchauffement climatique touchent principalement les communautés de couleur, « Brown and Black » ainsi que les indigènes. Il y a donc cet étrange sentiment que les implications sociales du dérèglement climatique sont presque occultées ou du moins passées sous silence. Pourtant, des études récentes ont montré qu’en Californie les minorités noires américaines ont 43% de risque en plus d’être exposées à la pollution aux particules fines que les personnes blanches. Une autre étude publiée en début de cette année montre que dans les 100 plus grandes villes américaines, les quartiers présentant les températures estivales les plus élevées sont des quartiers pauvres à majorité noire ou latino.

Pour Leah, il n’y aura pas de lutte contre le réchauffement climatique sans prise en compte du « who ? », c’est-à-dire du « qui ? ». Quelles sont les communautés affectées ? Comment les intégrer dans la solution ? Comment améliorer leur vie ? En somme, comment relier les questions de justice sociale et de justice environnementale ? C’est ce que Leah Thomas appelle l’intersectional environmentalism, que l’on pourrait traduire par écologie intersectionnelle : l’écologie qui se préoccupe de la planète ET des Hommes.

Le témoignage de Leah Thomas est captivant parce qu’il jette un nouveau regard sur l’état de la société américaine au XXIème siècle. En outre, la diffusion et la réception de son message au-delà des Etats-Unis remet au goût du jour un débat académique brûlant : celui de la réception de la théorie de l’intersectionnalité, de celle du genre et plus généralement de la convergence des luttes. Ces théories, parce qu’elles articulent les notions de genre, de race et d’identité, se heurtent au cadre universaliste et républicain français souvent plus enclin à utiliser le concept de classe sociale. Si les recherches universitaires américaines agitent le champ de la recherche sociologique française, les mouvements sociaux américains, eux, influencent grandement le monde associatif français. Ils guident, structurent et donnent les mots à de nouvelles voix qui tentent de poser les termes d’un nouveau débat sur la question du racisme en France

Enfin, l’écologie intersectionnelle de Leah Thomas fait écho à des recherches menées en 2019 sur la jonction entre le mouvement pour le climat et les manifestations sociales qui suivirent la hausse de la taxe carbone sur les carburants. Les chercheurs se gardent de parler de convergence, mais soulignent l’influence réciproque que ces deux mouvements ont pu avoir l’un sur l’autre, engageant les “gilets jaunes” à se positionner sur les enjeux climatiques et le mouvement pour le climat à intégrer les questions sociales dans leurs discours : “Fin du mois, fin du monde, même combat”. 

 

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