Il y a 75 ans, lors du débarquement, 23 400 parachutistes alliés sont largués dans le ciel de Normandie afin de se joindre à l’assaut des 133 000 soldats alliés déjà présents sur la plage. L’opération Overlord commence alors. En l’espace d’un an, les nazis seront vaincus et la guerre en Europe sera un lointain souvenir. Mais les troupes aéroportées parachutées en Franche le D-Day auraient eu bien du mal à accomplir leur mission si une femme du Connecticut n’avait pas elle-même sauté en parachute deux ans auparavant.

Du haut de ses 24 ans, Adeline Gray a déjà bien des histoires à raconter. Les deux années précédant la Seconde Guerre mondiale, elle est pilote et vérificatrice qualité de parachutes (c’est certainement la seule Américaine à pouvoir se targuer de cette expérience dans les années 1930). Elle est également monitrice dans une école de parachutisme. En 1942, elle travaille pour la Pioneer Parachute Company en tant que responsable du test, de l’inspection et de la préparation des parachutes. Des vies sont alors entre ses mains, et elle le sait mieux que quiconque.

Le patron d’Adeline Gray s’associe alors avec le groupe industriel de chimie DuPont afin de travailler sur un projet de recherche destiné à l’armée. Au début des années 1940, la plupart des parachutes étaient fabriqués en soie, un tissu plus léger et plus solide que le coton. Mais en 1941, les États-Unis se retrouvent en guerre avec leur principal fournisseur de soie : le Japon. Le conflit interrompt les échanges entre les deux pays, qui étaient pourtant florissants : le Japon vendait à son antagoniste pour 70 millions de dollars de tissu chaque année, sans compter les parachutes. En 1942, six mois après leur entrée en guerre, les États-Unis ont désespérément besoin d’un nouveau tissu pour leurs parachutes, et pas seulement pour les parachutistes, mais également pour les pilotes et les équipages aériens en cas de descente ennemie.

Les chimistes de chez DuPont viennent alors de mettre au point une fibre synthétique révolutionnaire appelée nylon, et l’entreprise estime que ce tissu pourrait être utilisé pour fabriquer des parachutes. Le nylon est solide, léger et ne s’abîme pas, ce qui en fait le matériau idéal pour l’armée. Ce matériau en est encore à la phase de développement, conçu dans les laboratoires de l’entreprise en 1931 et vendu à une poignée d’industriels depuis 1938. En 1942, DuPont et Pioneer Parachute Company conçoivent alors un parachute, en collaboration avec un fabricant de soie appelé Cheney Brothers. Les parachutes sont testés avec des poids largués depuis des avions, mais ne peuvent être utilisés par les forces armées avant d’avoir été testés par un parachutiste humain.

Adeline Gray se porte alors volontaire. Le 6 juin 1942, deux ans avant le débarquement, elle s’élance au-dessus de Brainard Field, près de Hartford (Connecticut), confiant sa vie à un parachute fabriqué avec un tissu généralement utilisé pour confectionner des bas et que personne n’a encore testé. Elle atterrit sans encombre sous les yeux de 50 officiers supérieurs de l’armée. Miracle, le parachute a fait ses preuves, et les forces armées américaines ont trouvé un substitut à la soie japonaise.

Avant la guerre, DuPont vendait environ 90 % de ses fibres de nylon à des fabricants de bas ; fin 1942, l’armée américaine fait l’acquisition de la quasi-totalité de la production du groupe. Le tissu est majoritairement utilisé pour confectionner des parachutes ou des câbles textiles afin de renforcer les pneus des véhicules militaires. Le nylon sert également à fabriquer des gilets pare-balles et des câbles de remorquage pour planeurs (comme ceux déployés pour l’opération Market Garden en septembre 1944), ainsi que pour des usages plus terre-à-terre, mais néanmoins utiles, tels que des lacets, des moustiquaires et des hamacs.

Deux ans plus tard exactement, le 6 juin 1944, ces parachutes en nylon ont donc aidé à larguer les parachutistes alliés sur les plages de Normandie lors du Débarquement. La plupart de ces hommes ignoraient sûrement tout d’Adeline Gray. Pourtant son courage et ses capacités, associés au travail acharné de nombreux autres civils et militaires, ont permis d’écrire l’histoire. Le sort du monde était alors entre leurs mains.