05Dans Le Fight Club Féministe (paru aux Éditions Autrement), la journaliste américaine Jessica Bennett donne des clés pour combattre le sexisme au travail. Son arme ? Un club, baptisé Feminist Fight Club (FFC pour les intimes) fondé il y a une dizaine d’années avec des copines. Interview d’une working girl déterminée à éradiquer les inégalités professionnelles.

Forbes France : Comment est née cette idée de fonder un « fight club » féministe ?
Jessica Bennett : J’ai créé ce club il y a une dizaine d’années quand j’étais jeune journaliste à Newsweek. Nous étions toutes âgées d’une vingtaine d’années et la plupart d’entre nous travaillait dans des domaines artistiques. Précaires, nous aspirions toutes à de meilleurs postes dans nos entreprises respectives. Nous avons commencé à nous retrouver plusieurs fois par mois – ce que nous faisons toujours – pour échanger des conseils, nous soutenir les unes les autres et partager les anecdotes de nos boulots dominés par les hommes. J’ai écrit Le Fight Club Féministe parce que je voulais partager cet état d’esprit : une des premières règles de notre club était que nous nous battons contre le patriarcat et pas les unes contre les autres. C’est vraiment un livre que j’aurais aimé lire quand j’ai commencé ma carrière ! C’est une boîte à outils pour toutes les femmes qui travaillent (et celles qui ne travaillent pas encore), mais aussi pour les hommes qui nous soutiennent. C’est un concentré de ressources sociologiques pour combattre le sexisme quotidien, tout en étant sympa à lire. 

Dans votre livre, vous encouragez les femmes à créer leur propre « fight club ». Beaucoup de clubs ont-ils été créés depuis la publication du livre aux États -Unis ?
Oui ! Ce n’est pas toujours évident de recenser toutes les initiatives, mais je sais qu’une douzaine de clubs se sont créés aux États-Unis et au-delà. Certaines se retrouvent physiquement, d’autres font partie de groupes Facebook. Je sais qu’à Austin, au Texas, il existe un groupe Facebook qui réunit 500 personnes, qu’un groupe de Toronto a participé à la Marche des femmes du 21 janvier, et qu’un groupe de New York baptisé She Fights a fondé un club de boxe. C’est génial de voir la façon dont toutes ces femmes s’approprient le concept.

Vous utilisez les termes “combat”, “ennemi”, “confrontation” : doit-on en déduire que le monde du travail est un champs de bataille pour les femmes ?
Je pense que oui, c’est une bataille sur tous les fronts. Que ce soit les femmes qui gagnent moins que leurs collègues masculins, celles qui sont pénalisées quand elles négocient, celles qui sont interrompues quand elles parlent à savoir le manterrupting, celles dont les idées ne sont pas reconnues : ces attitudes persistent et sont particulièrement insidieuses. Nous devons nous battre pour obtenir des changements majeurs – concernant notamment l’égalité salariale ou le congé parental – mais nous devons aussi apprendre à contrer les comportements quotidiens et la pression culturelle à laquelle nous sommes confrontées en permanence.

La sororité est-elle la solution pour éradiquer le sexisme au travail ?
La seule chose plus puissante qu’une femme confiante est une armée de femmes confiantes. La force du nombre est réelle. Plus nous travaillons ensemble pour changer les choses, plus nous aurons du succès. C’est pourquoi – et c’est essentiel de le répéter – la règle du Fight Club est que nous nous battons contre le patriarcat et pas les unes contre les autres. 

Un chapitre entier de votre livre est consacré à la façon dont les femmes se sabordent. Est-ce que cela signifie que les femmes sont responsables des difficultés qu’elles rencontrent au travail ?
Cela signifie que des années d’histoire nous ont appris que les femmes sont moins intelligentes, moins compétentes, qu’elles doivent être gentilles, maternelles, qu’elles ne doivent pas se vanter ni négocier. Et toutes ces caractéristiques sont loin de servir notre intérêt professionnel ! Est-ce pour autant notre faute ? Non ! Cela me fatigue quand on me dit qu’expliquer aux femmes comment surmonter les comportements qu’elles ont intériorisé revient à les blâmer. Il ne s’agit pas de blâmer les femmes, mais de les aider à éradiquer ces comportements qui sont le résultat de longues années de domination masculine.

Votre livre donne de nombreux conseils pour combattre le sexisme au travail. Comme il est difficile de tout appliquer, quels seraient les conseils les plus importants à retenir?
Premièrement, traitez les autres femmes comme des alliés et non comme des ennemies. Faire partie d’un « fight club » féministe signifie que vous vous engagez à aider les autres femmes. Les grands discours ne suffisent pas : faites passer des CV, engagez des femmes, donnez leur des promotions, mentorez-les.  Ne sollicitez pas des hommes pour une conférence ou une réunion si vous n’avez pas sollicité le même nombre de femmes. Si vous embauchez quelqu’un et que les seuls candidats sont des hommes, insistez pour voir un nombre équivalent de femmes qualifiées. La seule façon d’empêcher les femmes d’être en concurrence les unes avec les autres est de faire en sorte qu’elles soient plus nombreuses aux postes de direction. Deuxième conseil, trouvez-vous une collègue complice. Quand vous accomplirez quelque chose de bien, elle fera en sorte que tout le monde en soit informé et vous ferez de même pour elle. Elle sera vue comme une femme qui soutient ses collègues et votre travail sera reconnu sans que vous ayez à vous soucier de passer pour une personne prétentieuse ou trop humble.

Vous donnez beaucoup de conseils pour négocier une augmentation, mentorer, prendre la parole…. Ne pensez-vous pas que les femmes subissent trop de pression pour réussir leur carrière ?
Si, tout à fait. Et je reconnais que si on devait suivre tous les conseils que je donne dans ce livre, on deviendrait dingues ! Mais admettre que nous avons plus de pression sur nos épaules, que notre travail est injustement scruté, nous permet d’être moins dures avec nous-mêmes quand nous échouons.