Ministre du Numérique sous la mandature de François Hollande, Fleur Pellerin, au sortir de cette expérience où, de son propre aveu, elle n’est pas parvenue à « faire comprendre à l’exécutif les enjeux du numérique », est désormais à la tête de son propre fonds d’investissement, Korelya Capital. Si des initiatives comme la French Tech ou bpifrance sont néanmoins à mettre à son crédit, l’ancienne ministre a tourné la page et consacre son énergie à « bâtir des ponts » entre l’Asie et l’Europe afin d’œuvrer à l’émergence d’un « champion de la Tech » sur le Vieux Continent.

Après avoir tourné la page de la politique, vous êtes désormais à la tête de votre propre fonds d’investissement, Korelya Capital, une reconversion naturelle ? 

Absolument pas. Il est vrai qu’au regard de mes anciennes prérogatives en tant que ministre du numérique (entre 2012 et 2014, ndlr), j’étais très souvent en contact avec l’écosystème start-up mais également avec le monde de l’investissement. Mais ce n’était pas du tout une idée de reconversion que j’avais en tête. A ma sortie du gouvernement en février 2016, j’ai commencé à être chassée par des fonds qui souhaitaient m’enrôler dans leurs équipes de direction respectives. C’est d’ailleurs probablement à cet instant que l’idée a commencé à faire son chemin. Cette voie me plaisait davantage que celle, souvent toute tracée en de pareilles circonstances, d’intégrer une grande entreprise. J’ai, dès lors, à l’occasion d’un déplacement en Corée du Sud, affiné encore ma réflexion au contact de Hae-Jin Lee, fondateur de Naver – le moteur de recherche numéro 1 en Corée du Sud, dont la capitalisation boursière atteint 30 milliards de dollars – que j’avais déjà rencontré précédemment dans mes fonctions officielles. J’ai compris, en échangeant avec lui, que j’avais sans doute quelque chose à construire en France voire en Europe. Nous avions la même vision des enjeux posés par la digitalisation de l’économie comme la souveraineté numérique, la protection de la vie privée, l’optimisation fiscale contre laquelle il faut lutter. Il voulait poser les jalons, avec moi, d’une stratégie à l’échelle européenne pour son entreprise et offrir une vision alternative aux GAFA par un soutien à l’écosystème français et européen. Pour aider Naver à mieux appréhender cet écosystème dont je maîtrisais les us et coutumes, nous avons décidé de créer ensemble un fonds de capital-risque. Voilà la genèse du projet.

Forte de ce postulat, vous avez réussi à lever des fonds extrêmement rapidement…

En effet, l’histoire s’est peut-être construite à rebours de ce qui se fait d’habitude. D’ordinaire, la société est d’abord créée avant d’évoquer ces questions mais moi j’ai levé des fonds avant même la création de la structure. Mais, pour rebondir sur votre question précédente, c’est quelque chose, je le répète, que je n’imaginais absolument pas six mois en arrière. Aujourd’hui, l’agencement des circonstances paraît naturel mais je n’avais absolument rien anticipé.

Au sortir de votre expérience ministérielle, vous avez affirmé « avoir échoué à faire comprendre les enjeux du numérique ». N’avez-vous tout de même pas le sentiment d’avoir fait avancer les choses ? 

Il y a, évidemment, énormément de choses qui me rendent fière et me donnent le sentiment du devoir accompli. J’ai le sentiment d’avoir contribué à replacer la France sur la carte des pays les plus innovants. Je m’en rends d’ailleurs régulièrement compte lorsque je me déplace à l’étranger, surtout en Asie où je me rends très souvent. La France n’est désormais plus simplement le pays du lifestyle, de la gastronomie ou du luxe. La France est désormais une destination plus qu’intéressante pour pléthore d’entreprises de la Tech. Pour répondre à votre question, j’aurais aimé faire beaucoup plus et aller encore plus loin sur un certain nombre de sujets. J’ai, par exemple, clairement manqué de soutien politique, du Président de la République et du Premier ministre, en ce qui concerne les questions de régulation ou s’agissant de la question de la taxation des GAFA, par exemple. Plus généralement, j’ai eu du mal à faire comprendre à mes collègues du gouvernement l’importance de certains enjeux, notamment la transition numérique.

Aujourd’hui, avec le recul, comment jugez-vous « la compétitivité de l’écosystème ». Estimez-vous la France en retard  ?

Je ne pense pas que nous soyons en retard. Nous avons, à l’inverse, de sérieux arguments à faire valoir dans de nombreux domaines, que ce soit la mobilité, l’intelligence artificielle ou encore la blockchain… Ces tendances seront particulièrement structurantes dans les années à venir et nous avons des avantages compétitifs non négligeables à mettre en avant, a fortiori en termes de talents et de formation. La question de la gestion des ressources humaines va devenir absolument critique et, en la matière, la France a d’excellents mathématiciens, une école d’algorithmique très performante, etc. Là où nous avons des difficultés, en revanche, c’est dans le passage à l’étape supérieure. Nous avons de très belles réussites en amorçage mais la transition vers la PME puis vers la grosse entreprise est toujours aussi complexe à mettre en œuvre. Si nous avons les meilleurs talents mais qu’ils se font racheter par des acteurs de premier plan américains ou chinois, nous allons perdre toute cette création de valeur. Ce sujet m’obsédait déjà énormément lorsque j’étais ministre et continue de m’obséder aujourd’hui.

Est-ce l’une des raisons pour laquelle Korelya Capital se veut l’incarnation d’une « passerelle » entre l’Europe et l’Asie ? Pour justement remédier à cette situation ? 

Je suis persuadée que, à ce stade de la mondialisation marqué par une domination très forte des Etats-Unis et de la Chine, l’Europe pourra difficilement se faire une place dans l’économie numérique en restant seule dans son coin. Il faut impérativement créer des synergies et des alliances avec d’autres acteurs, notamment dans le sud-est asiatique et sans doute demain en Amérique Latine et en Afrique. Seuls, nous pourrons difficilement espérer concurrencer les GAFA. Ces ponts vont devenir cruciaux. Je pense qu’il existe, au sein de ses alliances « transcontinentales », une perspective réelle et crédible de se mesurer aux géants de la Tech. L’objectif de Korelya Capital est d’identifier des acteurs européens ayant vocation à devenir des champions régionaux. Nous proposons, forts de notre expertise, de les aider à nouer des partenariats et à se déployer en Asie. Notre originalité et notre valeur ajoutée se trouvent dans notre capacité à aider nos entreprises en portefeuille à accéder à des décideurs au sein de grands groupes coréens ou japonais. Du moins bien plus rapidement que si elles l’avaient fait par leurs propres moyens.

La perspective d’un « Nasdaq européen » peut-elle être une alternative possible à l’émergence de « GAFA » sur le Vieux-continent ? 

Cela est très compliqué à mettre en place, entre autres à cause des rivalités entre places financières. Mais le Brexit pourrait encourager la France et/ou l’Allemagne à essayer de faire avancer le sujet. Paris avait la possibilité de devenir la capitale de l’activité financière à l’échelle européenne, mais je ne suis pas vraiment convaincue que cela soit en train de se concrétiser. Nous verrons dans les années qui viennent, quand les modalités du départ de la Grande-Bretagne du giron européen auront été déterminées. Je ne vois pas, à l’heure actuelle, de mouvement particulier, que ce soit en faveur de la France ou de l’Allemagne. Bien sûr, pour revenir à votre question, il peut arriver qu’un grand groupe chinois ou américain rachète une entreprise européenne. Ainsi va la vie des affaires. Mais cela ne doit pas être l’unique perspective de sortie à la fois pour les fondateurs et pour les investisseurs, sinon en effet, cela devient problématique.