Des femmes, entrepreneures dans la tech, dénoncent des situations de harcèlement sexuel dans la Silicon Valley. Des investisseurs, essentiellement masculins, profiteraient de leur situation pour harceler les femmes alors en quête de levées de fonds ou d’un nouveau poste. Des situations qui commencent à être révélées au grand public, amenant leurs auteurs et leurs entreprises à changer de comportement.

Chercher des financements, c’est un peu le quotidien du jeune entrepreneur. Mais chercher des financements et les voir refuser pour ne pas avoir répondu à des avances à caractère sexuel, c’est le quotidien de nombreuses femmes entrepreneures dans la tech. C’est en tous cas ce que dénoncent une vingtaine de femmes aux Etats-Unis qui ont décidé de ne plus passer sous silence des comportements inacceptables.


« Une demie douzaine de femmes, travaillant dans l’industrie de la tech déclarent avoir été confrontées à des avances inappropriées et non voulues d’un célèbre venture capitalist de la Silicon Valley, alors qu’ils discutaient business. » Tout commence avec cet article paru sur le site internet The Information, le 22 juin. Le nom de l’investisseur y est dévoilé. Justin Caldbeck, un venture capitalist de Binary Capital, qui a travaillé pour trois compagnies différentes ces sept dernières années. Il est accusé par ces femmes de les avoir harcelé sexuellement alors qu’elles étaient en rendez-vous avec lui pour lui présenter leur start-up. L’article de The Information semble avoir été un électrochoc. Le lendemain, Reid Hoffman, l’un des fondateurs de Linkedin, condamnait fermement l’attitude de Justin Calbeck dans une tribune intitulée « les droits humains des femmes entrepreneures ». Il s’interroge sur le peu de commentaire que cet article a suscité et rappelle qu’il « revient à nous [les hommes] de nous tenir debout à vos côtés, de parler et d’agir. »

Les femmes lèvent moins d’argent que les hommes

Car la divulgation d’un seul nom semble être l’arbre qui cache la forêt. Depuis, le New York Times a recueillis les témoignages d’une vingtaine de femmes, dévoilés dans un article le 30 juin. « Maintenant, leur parole [celle des femmes] suggère un changement culturel dans la Silicon Valley, indique le journal américain, où ce genre de comportements prédateurs ont souvent été murmurés mais rarement exposés. » Voilà qui est fait, des comportements et des noms sont de plus en plus souvent révélés au grand public. Plus qu’une chasse aux sorcières, c’est une nécessaire prise de conscience collective qui se joue. En effet, la Silicon Valley et le secteur des nouvelles technologies restent très masculins. Selon le New York Times, « la plupart des venture capitalists et des entrepreneurs sont des hommes. L’an passé, les femmes ont reçu 1,5 milliard de dollars contre 58,5 milliards pour les hommes. » En France, le constat n’est pas beaucoup plus réjouissant. Dans une étude réalisée par StartHer et KPMG en 2016, sur 600 start-up dirigées par des femmes, seules 11% avaient levé des fonds. Et sur la somme totale de 1,8 milliard d’euros levés, 126,6 millions d’euros l’étaient par des femmes.  

Businessman making snarling gesture at terrified businesswoman / Sources Getty Images
Certaines femmes admettent ne pas repousser trop rudement les avances de peur de perdre une levée de fonds ou se voir refuser un poste. Se faire toucher sans avoir donné la permission, entendre des phrases condescendantes, des remarques sexistes, et parfois recevoir des messages ou des propositions indécentes. Et ne rien dire, de peur de voir les portes se fermer. Pourtant, comme le raconte le New York Times, « des changements adviennent seulement lorsqu’il y a une révélation publique ». Cela a notamment été le cas avec Justin Caldberg qui s’est excusé, ainsi que deux des entreprises dans lesquelles il a travaillé.

Une charte éthique

Des excuses, et après ? Dans son message, Reid Hooffman, de Linkedin propose une charte éthique à destination des venture capitalists et de l’ensemble du milieu des nouvelles technologies. Selon lui en premier lieu, « les VC [Venture Capitalists] devraient comprendre qu’ils ont la même position morale envers les entrepreneurs avec lesquels ils interagissent que celle d’un manager avec un employé, ou un professeur d’université avec un étudiant. » À partir de là, il ne peut y avoir de remarque innocente poursuit-il. Deuxièmement, de l’avis de Reid Hoffman, toute personne témoin de telles attitudes devrait divulguer cette information à ses collègues. Enfin, propose-t-il, tout investisseur qui n’approuve pas ce type de comportement devrait cesser tout business avec les venture capitalists connus pour leurs comportements déplacés.   

Malheureusement, avant de voir émerger des comportements éthiques dans l’ensemble du secteur de la tech, le quotidien demeure parfois difficile pour les femmes. Après la publication en février de son ouvrage Bienvenue dans le nouveau monde (éditions Premier Parallèle, 2017), Mathilde Ramadier, française installée à Berlin a reçu un nombre incalculable de messages sexistes, d’insultes ou de menaces. Son livre révélait la face cachée, derrière la « coolitude », des start-up. Les messages la réduisent à son genre par des “piques bassement paternalistes et sexistes”, comme elle l’écrivait sur Cheek. Rien à voir avec des critiques construites et constructives. Simplement une volonté de délégitimer la parole de la femme. Il y a encore du chemin à parcourir pour atteindre l’égalité, et pas seulement dans les chiffres, mais aussi dans les mentalités.