L’écriture inclusive occupe une large place dans les débats médiatiques et le sujet échauffe les esprits par médias interposés. Les philosophes répondent aux féministes, les politiques tergiversent, le système éducatif se divise ; quant aux académiciens, ils n’entendent certainement pas égratigner notre langue française sous prétexte de damer le pion au masculin. Ils vont même jusqu’à dénoncer haut et fort ce crime de lèse-majesté.

Ce qui a mis le feu aux poudres ? Le premier manuel scolaire en écriture inclusive sorti chez Hatier. Oui, la communication inclusive est bien en marche et semble en inquiéter plus d’un, même si en France, 75% de la population se dit favorable au principe de l’écriture inclusive selon le sondage Harris Interactive pour l’agence de communication Mots-clés.

Interrogé il y a quelques semaines, François Bayrou sèche sa copie sur la terminologie « écriture inclusive », Raphaël Enthoven la perçoit comme un «  négationnisme vertueux », Marc Lambron la dénonce  comme un “absolutisme navrant” sans compter le Haut Conseil à l’égalité des hommes et des femmes qui persiste, signe et milite en faveur d’une communication sans stéréotype de sexe en publiant même un guide à cet effet.

Qu’est-ce que l’écriture inclusive ? Elle désigne « l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes. »

Si neutraliser le masculin pour qu’il ne l’emporte plus sur le féminin reste un noble dessein, ce sujet brûlant arrive de façon tonitruante sur les bancs de l’école et déclenche les hostilités. Loin de faire l’unanimité, il relance la polémique sur la théorie du genre en s’immisçant jusque dans notre syntaxe.

Si dénoncer l’emprise du masculin sur le féminin, si vouloir redonner du champ à ce même féminin ou tenter d’imposer l’égalité des sexes dans le langage part d’une bonne intention, est-ce un hasard ou une synchronicité au moment même ou le hashtag #balance ton porc bat son plein ?

À y regarder de plus près, toutes celles et ceux qui ne peuvent se résoudre à être professeures, cheffes, écrivaines ou sapeuses-pompières, toutes celles et ceux qui ont déjà perdu leur latin et renoncé à leurs racines grecques ont du pain sur la planche pour parvenir à accorder les genres. Ah ! J’oubliais  celles et ceux qui sont contraintes (et oui…) de décoder les anglicismes qui émaillent le champ sémantique. La complexité est à l’œuvre.

Avant de parler, vous tournerez votre langue 7 fois dans votre bouche, ce qui vous permettra des saillies mi bique mi bouc, unissant le féminin au masculin sans vous faire taxer d’irrévérant(e).

Pour ceux qui n’auraient pas encore le mode d’emploi, voici un rappel des règles de l’écriture inclusive :

  • A chaque masculin son féminin et autant dire qu’Arlette Larguiller avait pratiquement 40 ans d’avance avec son « Travailleurs, travailleuses… » À ceci près qu’aujourd’hui elle inverserait l’ordre de son injonction en commençant par le féminin. Est-ce à dire que sur les enveloppes de correspondance nous soyons obligés d’intervertir le : Monsieur et Madame Untel que nous dictait la bienséance par un Madame et Monsieur Untel ?
  • Au pluriel le masculin ne l’emporte plus sur le féminin mais inclut les deux sexes grâce à l’utilisation du point médian, ce qui donne : « les facilitateur.rice.s » ou « les concubin.ne.s. » A l’écrit cela donnera un cocktail fait de points en tous genres censés apporter les précisions nécessaires du style : « Les ambassadeur.rice.s de l’édition française sont fie.è.r.e.s d’inviter de nouveau.elle.x.s auteur.rice.s. pour promouvoir leurs ouvrages. Ayons une pensée toute spéciale pour les instituteur.rice.s au moment de la dictée.
  • Accorder les grades, les fonctions, les métiers et les titres en fonction du genre. Ainsi vous noterez “une autrice”, “une pompière”, “une maire”. 
  • Omettre de mentionner les horribles mots que sont « homme » et « femme » en privilégiant une terminologie plus universelle et fédératrice. Ainsi vous ne direz plus le « Musée de l’Homme », mais le « Musée des droits humains. » Ah ! n’oublions pas de mettre une croix définitive sur la phrase « La femme est l’avenir de l’homme » qui passera définitivement à la trappe faute de combattants…

Si inclure à tout prix reste une noble idée qui fait sens, maquiller le langage contribue-t-il pour autant à supprimer ou à adoucir les injustices sociales ? Ce politiquement correct amenuise-t-il pour autant les différences ? Les personnes à mobilité réduites sont-elles mieux loties que les handicapés, les malentendants et les non voyants plus inclus et mieux perçus que les sourds et les aveugles ? L’idéologie égalitaire en marche va chahuter le cours de nos phrases et probablement effrayer les esprits de ceux qui ont déjà quelques difficultés avec la langue à l’écrit comme à l’oral.

Les mots sont-ils des leurres, des attrape-cœurs ou le reflet intime de notre psyché ? Suffit-il de les manipuler ou de ne plus leur donner le droit de citer pour faire croire à un monde meilleur ou pour induire un changement des mentalités ? Certains semblent y croire dur comme fer puisque, le 7 novembre, 314 professeurs ont signé un manifeste par lequel ils font sécession en décidant d’appliquer d’autorité une nouvelle règle de grammaire : « le féminin l’emportera sur le masculin », un point c’est tout…

Plus question de dire : « ces hommes et ces femmes sont beaux », ceci deviendrait une malveillance. Désormais nous corrigerons par « Ces femmes et ces hommes sont belles. »

Triturer la langue en la mettant cul par dessus tête, générer de la confusion au nom d’un sacro saint principe d’égalité :

  • une curieuse façon de soigner une civilisation malade de brutalités et d’incivilités au quotidien,
  • un drôle de remède scolaire pour des enfants qui ont du mal à lire, écrire et parler leur langue,
  • une potion singulière,  antidote à l’intelligibilité.

Ce mélange des genres censé réveiller les consciences pourrait être une bonne nouvelle. En y réfléchissant d’avantage, elle n’en est pas une puisqu’elle avoue implicitement que notre langue véhicule au fond quelques crimes de l’esprit avec des accords qui blessent, malmènent, excluent…

Notre ministre de l’éducation, Monsieur Blanquer, résiste vent debout contre l’écriture inclusive en refusant de se plier à la Doxa de la neutralité des genres et nous faisant bien comprendre que la guerre des sexes n’aura pas lieu.

Gardons l’espoir secret d’éviter ce grand chambardement, car l’Académie Française nous a parlé le 26 octobre, de “péril mortel”, et revenons à ce que disait Orwell, « Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots, et non l’inverse. »