Poussée à sa quintessence par les grèves, la configuration de la capitale et la créativité des Parisiens pour se déplacer font de Paris un laboratoire extraordinaire des nouvelles mobilités. Dans la plus grande ville d’Europe continentale, épicentre d’un réseau très centralisé, les transports sont un enjeu primordial pour les élections municipales ainsi que pour les Jeux Olympiques de 2024… et aussi une nouvelle économie passionnante à découvrir. 

 

Pendant la grève, vous verrez fleurir les roller skates, les trottinettes tandem, c’est-à-dire occupées par deux personnes, les skates électriques, les vélos pliants élaborés… Paris offre à ses visiteurs un magnifique paysage de mobilité innovante et très éclectique. 

L’innovation y a démarré dès 1837 avec le lancement de la première ligne de chemin de fer entre Paris et Le Pecq, une des premières lignes de transport de voyageurs au monde, sur le tracé actuel du RER A. Des dizaines de milliers de kilomètres de lignes de train et de métro plus loin, Paris bat des records : la gare du Nord est la gare la plus fréquentée d’Europe et dans le trio de tête des gares mondiales, le TGV est le train le plus rapide du monde, le RER A est la ligne la plus fréquentée d’Europe. Le chantier du Grand Paris Express, avec 68 nouvelles gares et 200 km de nouvelles lignes automatiques, est aussi le plus grand d’Europe. 

L’innovation s’est poursuivie dans les années 60 avec la construction du Boulevard Périphérique, bouclé totalement en 1973, rapidement totalement saturé, et aujourd’hui objet de tant de débat sur son devenir et ses potentialités. En 2007, Paris devient l’attention de toutes les capitales mondiales en réussissant le lancement de Velib, qui connait un succès immédiat et croissant jusqu’à 2017. Les quelques 20 000 vélos alors opérés par JC Decaux sont observés, imités et même améliorés partout dans le monde. 

En 2009, c’est à Paris qu’est née l’idée de Uber, lorsque ses fondateurs se sont retrouvés dans l’impossibilité de trouver un taxi… et c’est peut-être aussi à Paris qu’ils ont trouvé l’idée d’Uber Pool : ouvrir à tous la possibilité de proposer ses services de conducteur, en s’inspirant de la start-up française Heetch. Le principe est ensuite devenu illégal en France, mais il continue ailleurs.

 

Dans un laboratoire, toutes les expériences ne fonctionnent pas

En 2011, le service d’auto-partage de véhicules électriques est attribué au groupe Bolloré. Le service rencontre son public mais doit être fermé en 2017 car il devient très pénalisé par les incivilités et coûte très cher. En mai 2019, la Mairie de Paris a relancé un nouveau service d’autopartage, Mobilib, en s’appuyant sur 4 opérateurs, Ada, Communauto, Drivy et Ubeeqo, qui est encore dans sa phase de démarrage mais qui a pu tirer quelques leçons de l’échec Autolib. 

En 2017, Smoovengo gagne le marché du Velib, en ajoutant au passage des vélos électriques au service. Il s’en suit 2 ans de service extrêmement dégradé. Mais il fonctionne à nouveau depuis quelques mois. La disponibilité des vélos est à nouveau correcte et le trafic a explosé depuis le début de la grève, malgré la pluie et le froid. 

2017, c’est aussi l’année où se sont lancés en France les services de vélo sans borne, que l’on appelle « freefloating ». Nés en Chine en 2014, les géants OFO et Mobike ont eu un certain succès à Paris, notamment en raison de la déficience du Vélib, tout comme leurs concurrents GoBee et Obike. Des 4 pionniers reste aujourd’hui seulement Mobike dont les vélos sont de moins en moins nombreux. Victimes également du vandalisme et de la concurrence du Velib, ces marques ont eu du mal à convaincre et à trouver leur public, notamment en raison de la faible qualité des cycles, et de leur entretien aléatoire. 

En 2016, les scooters électriques de Cityscoot ont fait leur apparition dans les rues parisiennes, en « freefloating » également, et ils ont rapidement trouvé leur public. Ce service pionnier, qui a réussi à garder un parc en bon état et à faire croître son trafic a levé plus de 40 millions d’euros, notamment avec la Caisse des Dépôts et la RATP, et s’est étendu géographiquement. Ils ont été imités par un concurrent, Coup, qui a dû arrêter son service à Paris en novembre 2019, démontrant peut-être qu’il n’y avait pas forcément la place pour 2 acteurs.

 

Le phénomène des trottinettes électriques

Lancées en 2018, elles ont créé un raz-de-marée sur les rues et trottoirs parisiens. Derrière le leader Lime, acteur américain valorisé plus de deux milliards de dollars, jusqu’à 12 concurrents se sont disputés les meilleurs emplacements. Le marché est revenu à huit acteurs à 4 lettres (Bird, Circ, Jump, Dott, Tier…) et la maire de Paris a annoncé préparer un appel d’offre comme à Lyon ou San Francisco pour revenir à 2 ou 3 acteurs. Elle a indiqué que la sélection se fera en fonction de critères sociaux et environnementaux, ce qui pourrait exclure les concurrents faisant appel à des auto-entrepreneurs pour recharger leurs trottinettes.

Le succès de ce marché, dit de « micro-mobilité », est phénoménal pendant la grève. La sécurité et l’occupation des trottoirs bondés restent des problèmes, mais la qualité de service résiste au vandalisme et les quelque 300 euros de coût d’une trottinette peuvent alors être amortis par l’opérateur en moins d’un mois. Les petites roues sont très glissantes par temps humide, et les chutes sont fréquentes. Les services des urgences ont tous vu arriver des fractures et de belles ecchymoses ; il faut rester extrêmement prudents.

 

Les VTC continuent leur route

Si Uber est le grand leader du marché parisien, avec plus des deux tiers de part de marché, les autres acteurs sont Heetch, Kapten, Bolt, LeCab, Marcel… et leurs tarifs varient tellement d’une zone à l’autre qu’il y a même des comparateurs de prix de VTC comme Eurecab qui ont trouvé leur place. Il n’est pas rare que les VTC soient plus chers que les taxis lorsque la demande flambe. Si Heetch reste généralement le moins cher, les tarifs peuvent varier de un à trois pour le même parcours… et les temps d’attente aussi. En tout cas, la créativité ne manque pas. Peugeot a ainsi lancé « Free2Move », un agrégateur de solutions de nouvelles mobilités (Scooters, vélos, voiture…) et en même temps un service d’autopartage. Mais le problème du covoiturage urbain n’a pas encore été résolu : la place de “Blablacar” intramuros reste à prendre. 

 

Une économie globalement pérenne

S’il semble qu’Uber soit encore déficitaire en France, c’est pour l’instant le grand gagnant de l’affaire en terme de parts de marché. Ses vélos rouges électriques de Jump, en « freefloating », fonctionnent très bien et rencontrent un franc succès, montrant au passage que les vélos électriques ont un vrai avenir. L’application propose également des trottinettes et a conclu un accord avec Cityscoot pour compléter sa gamme de produit. Il souhaite devenir le “Amazon de la mobilité” et il en a le potentiel… d’autant qu’en perspective, ce seront des voitures électriques et sans chauffeur qui viendront vous chercher.

Sur le grosse centaine de services de nouvelle mobilité présents en France (autopartage, covoiturage, VTC, trottinettes et scooters en libre-service, comparateurs…) tous ne survivront pas, mais il y aura de beaux succès. Si les levées de fonds du secteur se sont élevées à 177 M€ en 2018, elles devraient être du même ordre en 2019. En tout cas, le marché continue sa croissance à deux chiffres et ils rendent des vrais services notamment pendant les jours de grève. Paris sera toujours Paris. L’actualité dans le domaine y restera dense en 2020, et les transports constituent un des gros enjeux de l’élection municipale… Le meilleur reste donc à venir.

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