Nous connaissons tous la célèbre fable qui veut qu’une grenouille, subitement plongée dans de l’eau chaude, s’échappe d’un bond salutaire. Inversement, immergée dans une eau froide portée progressivement à ébullition, elle se laisse ébouillanter sans réagir. par Pierre Baret, professeur à Excelia Group, Directeur de l’IRSI.

 


De longue date, l’analogie de la grenouille a été faite avec l’être humain qui détruit progressivement, mais surement, son environnement. Notamment depuis le célèbre rapport Meadows publié en 1972, les signaux d’insoutenabilité s’accumulent et s’intensifient. Toutefois, si l’on observe des évolutions positives, l’importance et le rythme du changement demeurent très en-deçà de ce qui est jugé comme nécessaire par l’immense majorité des scientifiques. La puissance publique reste focalisée sur la croissance du PIB, les entreprises sur la rentabilité financière et les individus sur une logique de société de consommation. Tous attendent de l’autre de faire, en premier, l’effort de changer de mode de vie. Bref, la grenouille s’agite, mais ne fait pas le bond salutaire…

Paradoxalement (et heureusement), avec l’apparition du Coronavirus SARS-CoV-2, la plupart des pays a pris « relativement rapidement » des mesures importantes qui modifient, en profondeur, du jour au lendemain, nos modes de vie. Il est encore trop tôt pour savoir si ces mesures seront suffisantes et adaptées, mais clairement, la grenouille essaie de bondir pour son salut.

Que ce soit en matière de COVID19 ou d’urgence climatique, les travaux scientifiques sont quasi-unanimes pour alerter sur le risque majeur qui menace l’humanité. Alors pourquoi tenter le bond salutaire « quoi qu’il en coûte » dans un cas, et sautiller sans réelle conviction dans l’autre ?

Certes, le COVID19 affecte tous les pays, quel que soit leur niveau de développement, tous les individus, quel que soit leur niveau de vie (seul l’âge et l’état de santé général s’avèrent constituer des facteurs très aggravants). Certes, la plupart des modèles d’épidémiologie anticipent un nombre considérable de victimes, bien au-delà des capacités d’accueil des hôpitaux et cliniques, avec les conséquences dramatiques que l’on peut imaginer. Certes cette pandémie met en évidence un problème majeur d’allocation des ressources au détriment du secteur de la santé (déficit de masque de protection, de lits avec assistance respiratoire, d’investissement dans la recherche -les coronavirus ne sont pas nouveau et les financements des programmes de recherche lancés en 2003, suite à l’épidémie de SRAS, n’ont pas été prorogés-…) qui questionne les gouvernements en place -ainsi que leurs prédécesseurs-.

Mais, nous le savons, ces explications ne sont pas suffisantes. La raison majeure est que le COVID19 nous touche directement, clairement, ici et maintenant : nos proches, nous même, sommes menacés sinon déjà touchés. L’eau est bouillante et nous tentons le bond salutaire « quoi qu’il en coûte », au prix de nos libertés individuelles les plus fondamentales et de notre sacro-saint bien-être économique.

L’urgence climatique, elle, nous touche indirectement, de manière diffuse, souvent de loin dans des zones et pays plus exposés, et de manière sporadique (inondations, sécheresses, etc.). Pas de choque brutal comme avec le COVID19, mais un réchauffement progressif, même si à terme, les conséquences seront extrêmes…

La situation actuelle nous apprend que l’humanité est capable de réagir fortement à une menace directe. La véritable question est de savoir si un enseignement pourra être tiré de cette crise. Lorsqu’il s’agira de relancer la machine économique, s’emparera-t-on de l’opportunité de recommencer « autrement » en injectant des ressources financières dans la transition écologique ? Ou se bornera-t-on à relancer à l’identique des industries que nous savons dangereuses pour la pérennité de l’humanité ? Bref, se pourrait-il que la pandémie actuelle -aussi dramatique soit-elle- constitue également une alerte suffisamment forte pour permettre le bond salutaire « quoi qu’il en coûte » ? La puissance publique, garante de l’intérêt général, saura/voudra-t-elle réguler des marchés dont la focalisation courtermiste démontre que la somme des intérêts privés ne conduit pas à l’intérêt général ?

Tribune réalisée par Pierre Baret – Professeur, Excelia Group – Directeur de l’IRSI, Institut de la responsabilité sociétale par l’innovation.

 

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