OPINION | L’année 2020 a été marquée par une montée spectaculaire du climat dans les agendas des gestionnaires de fonds, et ceci pour trois raisons principales. La première est la pandémie, qui a révélé les inégalités sociales, l’interconnexion mondiale, l’importance du rôle social des entreprises, et la nécessité absolue d’écouter nos scientifiques, qui depuis longtemps avaient averti du risque de pandémie, et avaient été ignorés. La deuxième est l’accumulation des manifestations dévastatrices du réchauffement climatique en Californie, Australie, Russie arctique, Indonésie et le record de température de l’année 2020, la plus chaude depuis 1900. Et enfin, la dernière est la pression croissante exercée par les clients des grands fonds de pensions et les épargnants en général.

 

En conséquence, les gérants de fonds mondiaux ont engagé une exceptionnelle politique de coordination donnant naissance dans les six derniers mois à des coalitions globales comme la Net Zero Asset Managers’ Initiative, la Net Zero Banking Alliance, la Net Zero Insurance Alliance.

Parmi les quatre leviers d’influence des investisseurs, à savoir :  1) le vote en Assemblée Générale, 2) l’engagement, 3) le désinvestissement et 4) l’activisme climatique, c’est le vote en AG qui est aujourd’hui dans l’actualité. Nous assistons cette année à la montée en puissance des résolutions climat, et, de plus en plus, d’un vote consultatif proposé par certaines entreprises sur leur stratégie climat (« Say on Climate »). 

 

Les investisseurs ne sont pas tous convaincus de l’intérêt de la démarche « Say on Climate » mais ils sont unanimes à reconnaître l’importance de disposer d’un plan stratégique exigeant qui s’appuie sur un calendrier jalonné, régulièrement mis à jour.

Les investisseurs qui militent pour instaurer de façon permanente un vote sur les politiques climat, dont TCI et Legal & General Investment Management au Royaume Uni et, en France, le Forum pour l’Investissement Responsable (FIR) qui regroupe la plupart des investisseurs institutionnels de la place de Paris, pensent que c’est le seul moyen pour impulser une vraie dynamique de transformation au-delà des effets d’annonces. Ceux qui s’y opposent, comme CalPERs, le gigantesque gérant de fonds de pension californien, préfèrent responsabiliser davantage le conseil d’administration et misent sur l’intensification du dialogue avec les administrateurs sur les sujets climatiques. Ils envisagent également le cas échéant, un vote contre le renouvèlement des administrateurs défaillants. Mais voter contre les administrateurs est un acte agressif qui risque de déstabiliser l’entreprise ; de plus, la stratégie relève d’une décision collective, donc il faudrait révoquer le board tout entier, ce qui est un vrai non-sens si l’objectif est de progresser de manière constructive lorsqu’il y a urgence. 
Et il y a urgence. Tout va se jouer avant 2030 : pour atteindre la neutralité carbone en 2050, les émissions CO2 générées par les activités humaines doivent baisser de 45% en 2030 dans le monde par rapport à 2010. La Commission Européenne s’est engagée sur une réduction de 55% à horizon 2030. 
Les conseils d’administration ont un rôle critique à jouer dans la conception d’un plan de transition crédible, vérifiable et cohérent avec la stratégie à l’horizon 2030. Leur rôle est de maintenir le cap sur le moyen et long terme, et de soutenir le management soumis à la pression des marchés des capitaux. Sans signal clair de la part du conseil, ceux-ci tendent en effet à favoriser les rendements à court terme, au détriment parfois du plus long-terme.  

L’exemple emblématique d’Oersted, société danoise qui s’est transformée en moins de 10 ans, passant de producteur étatique d’énergie à charbon et gaz méthane, en champion mondial de la génération d’énergie éolienne en mer coté en bourse, et générant aujourd’hui une valeur additionnelle de plus de 3Md€ de profit net, est le fruit d’un partenariat fort entre le management et le board. Il faut un board qui co-construit, qui challenge et qui supporte le management dans la traversée du désert qui se crée quand on abandonne la vieille technologie pour la nouvelle, alors que la nouvelle n’a pas encore la maturité qui lui permet de remplacer le chiffre d’affaires de l’ancienne.  

 

Mais les investisseurs auront-ils patience d’attendre la reprise après les traversées du désert ?

Lors une table ronde organisée par Chapter Zero France le 23 mars dernier , les Présidents Parrains de Chapter Zero, Jean Lemierre, Président de BNP Paribas, et Lorenzo Bini Smaghi, Président de la Société Générale, ont partagé avec le public d’administrateurs l’approche développée pour accompagner l’indispensable contribution des clients de leurs banques respectives à la transition écologique. La sanction intervient si le client ne respecte pas les engagements. Alors que Kate Hampton, CEO de CIFF (Childrens’ Investment Fund Foundation) leur a opposé des propos beaucoup plus ambitieux, soulignant par exemple que la transition vers les énergies propres ne va pas assez vite et que remplacer le charbon avec du gaz n’est pas une solution en raison des fuites de méthane, gaz dont la durée de vie dans l’atmosphère est plus réduite que celle du CO2, mais dont le pouvoir réchauffant est bien plus élevé. Malgré ces approches divergentes, sur le rôle central du board et sur la nécessité qu’il intègre les enjeux climat de façon systématique dans l’élaboration de la stratégie, la supervision et la communication des risques ainsi que la rémunération des dirigeants, tous étaient alignés sur de nombreux points. Ils ont admis qu’il n’est pas facile pour les administrateurs de maîtriser le sujet du climat, car il est technique, complexe et hautement interconnecté. Ils alertent sur le fait qu’ajouter un administrateur « expert climat » n’est pas suffisant pour progresser dans le marathon de choix et d’arbitrages qui vont figurer à l’agenda des boards dans les prochains 10 ans. Pour cela, il faut un président engagé qui s’assure que l’ensemble du board acquiert une maîtrise suffisante du sujet, afin de savoir quelles questions poser et comment guider, challenger et soutenir l’équipe dirigeante dans son parcours de transformation stratégique et culturelle. 

Les sociétés et leur boards sont aussi sollicités pour fournir des données sur une multitude de métriques, qui pour le moment ne sont pas standardisées entre gérants de fonds. Un pas fondamental a été atteint mi-avril avec la publication de la taxonomie verte européenne et la publication des recommandations l’EFRAG, mandaté par la Commission sur les normes de reporting ESG. Dans l’espoir, à moyen terme, d’une standardisation mondiale des normes de reporting ESG, la demande des investisseurs porte sur la quantification des évolutions climatiques sur la valeur d’entreprise. 

Il est indéniable que la préservation de la biodiversité et du capital naturel est un sujet tout aussi important que celui du climat.  Mais, outre le fait qu’ils sont interconnectés, les métriques existent à propos du climat, des méthodologies apparaissent et surtout une économie entière de la transition se développe. Répondre sans attendre à la pression des investisseurs sur le risque climatique, en produisant une information transparente et une feuille de route crédible est désormais possible et aide aussi à répondre au défi de la biodiversité  

Au sein d’un panel d’experts organisé par Chapter Zero France le 26 mars dernier  sur la TCFD (Task force on Climate related Financial Disclosures), Meryam Omi, responsable de la stratégie d’investissement de Legal & General Investment Management, grand gérant de fonds britannique, a statué que la TCFD n’est pas un outil de conversation avec les émetteurs mais un outil d’investissement. Julie Ansidei, en charge de la stratégie et finance durable à l’AMF, lors du même panel, a déclaré que si les composantes stratégie et gouvernance sont développées, bien qu’elles ne soient pas toujours cohérentes entre elles, les composantes analyse des risques et métriques & cibles, sont encore embryonnaires.
La réponse des administrateurs participants à un sondage pendant l’événement, a aussi révélé qu’ils ne se sentent pas dotés de l’expertise et des informations nécessaires pour comprendre et challenger les scénarios développés par le management dans le cadre de l’analyse stratégique demandée par la TCFD.

Les administrateurs non-exécutifs n’ont pas besoin de maîtriser le sujet dans tous ses détails, mais de comprendre les enjeux essentiels, de savoir quand challenger et quand soutenir. La vocation de Chapter Zero France est de créer des opportunités d’échange avec les parties prenantes pour donner aux administrateurs les moyens concrets d’acquérir une compréhension claire et précise des tenants et des aboutissants du sujet, qui peuvent aussi évoluer, et de se forger un avis argumenté qui pourra lui aussi évoluer dans le temps. 

 

C’est dans cette logique d’appropriation à travers des illustrations concrètes de praticiens que s’inscrivent les prochaines rencontres organisées par Chapter Zero France, avec des témoins d’exception du monde de l’entreprise, de l’investissement, de la recherche, des ONG, des régulateurs.
 « Quels sont les concepts essentiels de la science du climat et quels sont les effets macroéconomiques du changement climatique sur l’entreprise ? Comment prendre la juste mesure des conséquences et les intégrer à la stratégie ? » et aussi « Une grande entreprise sur cinq a déjà annoncé un objectif de zéro émission nette : qu’est-ce qui fait la différence dans les niveaux d’ambition net zéro ? Comment adresser la question du scope 3 ? Quelle combinaison / quel équilibre entre l’effort de réduction et les outils de compensation pour “neutraliser” les émissions doit-on envisager pour être crédible/impactant ? « Comment intégrer les risques climat physiques et de transition dans l’analyse des risques et quelles conséquences intégrer dans les états financiers ? »

Et comme le rappelle François Marie Bréon du GIEC « (…) L’immense majorité des interlocuteurs ne se rend pas compte de ce que veut dire aller vers la neutralité carbone (…) Cela demande une modification absolument considérable de nos sociétés et nous n’y sommes très clairement pas prêts… » : soyons donc humbles et curieux, avançons ensemble en partageant informations et expériences. La transition vers une économie zéro émission nette n’est pas un sujet que l’on peut résoudre seul dans son coin, elle requiert un effort global et coordonné.

 

Tribune rédigée par Monica de Virgiliis, Présidente de l’association Chapter Zero France


 

 

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