François de Rugy, ancien ministre de la Transition écologique et solidaire et Christophe Itier, Haut-commissaire à l’Économie sociale et solidaire et à l’innovation sociale, ont reçu le 28 mai dernier une coalition d’entreprises engagées rassemblées pour lancer la démarche « 10% pour tout changer » afin de lutter contre le réchauffement climatique.

Les 10% représentent un point de bascule permettant un vrai changement au niveau mondial. Cette annonce a donc pour but de rassembler et de travailler avec les entreprises sur les défis sociaux et environnementaux. Plusieurs entreprises ont donc décidé d’un agenda commun pour travailler sur 5 thèmes majeurs afin d’apporter des solutions concrètes contre le réchauffement climatique et pour plus de progrès social au sein de leurs organisations. A la suite de quoi s’est tenu le « Lab10% » qui a rendu ses conclusions ce mardi 9 juillet 2019 pour que les entreprises volontaires deviennent plus durables et solidaires. Forbes est allé à la rencontre de Christophe Itier, le précurseur de cette démarche « 10% pour tout changer ».

 

Il y a eu le French Impact, le Pact For Impact et désormais voici le 10% pour tout changer. Comment avez-vous amené cette nouvelle initiative gouvernementale permettant d’intégrer les entreprises dans la transition écologique et sociale ?

Christophe Itier : D’abord, cela répond à un contexte qui est lié à la loi Pacte. La modification de l’article sur l’objet social des entreprises et intégrant les considérations environnementales et social a créé un débat public parmi les entreprises. Nous n’avons jamais vu autant de débats de tribune qui montrent que la loi a eu un effet performatif et qu’en même temps il y a un momentum dans la société sur une prise de conscience d’un certain nombre d’enjeux. La première prise de conscience est d’agir rapidement pour le climat, et la seconde porte sur le fait qu’il faut changer les méthodes. Il ne sert à rien de s’en remettre seulement à la puissance de l’état, il faut mobiliser la puissance économique ; et pour la mobiliser, il faut faire bouger également le logiciel de nos entreprises. Certaines commencent à s’y engager notamment dans le mécénat, le partenariat avec les associations, sur des actions dans les territoires. Tout cela est absolument vertueux, simplement, il faut donner beaucoup plus d’impact afin d’être à la hauteur du défi et le mettre au cœur du “business model”. Il faut arrêter de faire de la RSE compensatrice, du mécénat pour se donner seulement bonne conscience. Désormais, il faut que tout cela soit intégré au business model de l’entreprise car c’est performant dans la durée. Cela permet également d’attirer les jeunes talents, et il y a de plus en plus de chefs d’entreprises qui portent cette responsabilité en disant qu’il faut absolument que l’on y aille. La crise des Gilets jaunes a d’ailleurs été un facteur accélérant. Si vous regardez bien, les entreprises ont été assez épargnées. Les chefs d’entreprises ont conscience de cela et se disent que s’ils ne contribuent pas à relever ces défis alors ils seront sûrement emportés dans cette même vague. Il y a donc une prise de conscience que chacun doit faire sa part. Dans la démarche, c’était une opportunité formidable à la fois pour dire que l’entrepreneuriat social est en train de gagner en termes de valeur car les entreprises « classiques » s’alignent sur cet ADN, et aussi pour accélérer la croissance des entreprises sociales ainsi que créer des passerelles et des alliances pour conjuguer performance économique et impact.

Comment le gouvernement et vous-même comptez-vous convaincre les entreprises françaises à s’engager dans le « 10% pour tout changer » et de prendre pleinement part à l’initiative ?

C.I : Je ne crois pas à cette idée de contrainte, cela ne fonctionne pas. Le rôle de l’Etat c’est de fixer un cap. C’est ce que nous essayons en définissant la vision à moyen terme, afin de faire en sorte que toutes les entreprises entrent dans cette dynamique, et en créant les conditions pour que les entreprises qui sont peut-être au point de s’engager trouvent leur chemin. C’est-à-dire qu’il faut sécuriser celles qui peuvent s’engager et avoir les bons arguments afin de démontrer que c’est la voie à suivre. Pour cela, c’est réellement le rôle des entreprises et des chefs d’entreprises qui y croient de convaincre l’ensemble des entreprises.

Quels sont les objectifs de ce projet social et écologique ?

C.I : Le principe des 10% c’est le point de bascule afin de devenir la norme et convaincre le reste de la société et l’économie mondiale. L’objectif est donc d’atteindre ce point de bascule. Aujourd’hui déjà, avec quelques pionniers qui s’engagent, cela infuse dans la société, dans le milieu économique. On voit bien notamment que la finance verte rentre dans cette logique et se développe. La France est d’ailleurs leader mondial dans le domaine des « green bonds ». Il faut ainsi faire bénéficier de ce leadership à nos entreprises.

Avec ce Lab10%, comment s’assurer d’une efficacité sociale et environnementale dans le temps ?

C.I : 10% pour tout changer est un travail de conviction de pair à pair, à la fois pour donner des outils aux chefs d’entreprises afin de s’engager, et aussi de proposer toute une série de mesures, telles que la formation des futurs dirigeants et cadres, afin de ne pas seulement enseigner une économie orthodoxe mais une économie qui intègre aussi ces enjeux environnementaux et sociaux. C’est aussi travailler sur des chantiers structurels comme la comptabilité en triple capital et travailler sur des outils puissants du capitalisme afin de changer le modèle des entreprises. C’est la question, par exemple, des labels. Imaginez que nous ayons un « Yuka » de l’engagement cela voudrait dire que chacun d’entre nous pourrait décider d’aller dans tel magasin, de prendre tel service d’une entreprise. L’enjeu du label c’est de rendre visibles les performances d’une entreprise en matière d’environnement. Par exemple, lorsque l’on a 400 labels bio, c’est juste illisible. L’idée c’est d’avoir quelque chose qui ne soit peut-être pas parfait mais qui rassemble et qui envoie un message de masse aux citoyens, aux salariés et aux clients. Toute la question est de savoir comment nous arrivons à nous auto-évaluer car le but ce n’est pas de créer des agences de notation.

Comment cette nouvelle économie écologique et inclusive peut-elle être soutenue et financée ?

C.I : La contrepartie de cet engagement sociétal des entreprises, ce ne sont pas forcément des avantages fiscaux, c’est le marché. Les entreprises ne demandent pas d’avantages fiscaux, elles veulent se re-dynamiser en luttant contre le consumérisme et en favorisant le réemploi et le ré-usage. C’est grâce à ces projets d’entreprises, qui ne portent pas seulement des valeurs marchandes, qu’aujourd’hui ils arrivent à recruter. La contrepartie c’est le marché, le business, c’est réellement comment les entreprises peuvent recruter des collaborateurs. Par exemple, l’entreprise Française Sodexo en Colombie a réinséré dans son entreprise 1 300 anciens combattants colombiens ; cela a contribué à la paix. Aujourd’hui c’est un argument de recrutement car l’entreprise a changé son image. Il y a aussi le mécénat, l’incitation fiscale, et là il y a des choses à améliorer pour effectivement faire bouger les modèles de financement et d’investissement.

Le Pact For Impact va avoir lieu à Paris. Qu’attendez-vous de cet événement, compte tenu de l’urgence sociale et écologique ?

C.I : C’est d’abord une alliance que la France a pris l’initiative de mettre en place. Je l’avais annoncé il y a quelques mois. Ce momentum que j’ai décrit est vrai partout dans le monde. Il est temps de créer de nouvelles alliances au niveau mondial, car les défis climatique, migratoire et démographique sont des sujets communs et ils ne connaissent pas de frontières. Nous créons à la fois un écosystème global au niveau mondial qui nourrit cette économie et nous voulons porter au plus haut niveau l’objectif de ce sommet en arrivant à une résolution à l’assemblée générale de l’ONU en 2020. Il nous faut passer des pionniers à la norme et convaincre. Le XXème siècle a été celui de la compétition, le XXIème sera celui de la coalition.

Comment allez-vous encourager les start-up à suivre ce changement de modèle économique ?

C.I : D’abord, il y a un changement culturel au niveau des start-up dans leur économie. Il y a un certain nombre de start-up qui disent qu’elles consacrent un pourcentage des bénéfices lors de la revente à une cause d’intérêt général. Certaines start-up vont se consacrer à des activités ayant un impact social et environnemental. L’ADN de notre démarche c’est réellement de partir des entrepreneurs et de les convaincre. Il y a urgence à agir contre le changement climatique.

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“Au cœur de ces rencontres, qui se sont tenues à un rythme soutenu, une volonté : accélérer la mise en œuvre de programmes de lutte contre le changement climatique et de progrès social”