A Concarneau le 12 mai dernier, une cinquantaine d’employés de la société Erisma* assistaient au départ des dix-huit équipages de la Transat en Double (ex-Transat AG2R) sur des Figaro Bénéteau 3 à destination de Saint-Barthélemy. Venus soutenir leur PDG Nicolas Salet, en binôme avec son ami de longue date Jérôme Samuel, ils ont pu – sur place – mieux se rendre sur compte du niveau d’engagement de ces deux navigateurs amateurs, aux côtés des autres skippers professionnels. Chefs d’entreprises* la semaine et navigateurs un week-end sur deux, ils ont relevé le challenge d’une course de 18 jours sans escale et sans assistance, considérée comme l’antichambre du Vendée Globe. Si la route a été longue, parfois sur le fil du rasoir avec des accidents techniques, nos deux marins ont fini par gagner le port de Gustavia, 48 heures après le podium d’arrivée (Nils Palmieri et Julien Villion, les duos Tanguy Le Turquais-Corentin Douguet et enfin Tom Laperche avec Loïs Berrehar) et seizièmes. Et si les qualités pour être un bon marin avaient beaucoup de points communs avec celles d’un chef d’entreprise ?  Rencontre avec deux entrepreneurs qui ne s’interdisent pas les défis ambitieux.


 

Désirée de Lamarzelle : Au départ de la course ce n’est pas seulement vos familles mais tous vos salariés qui étaient sur le quai pour vous soutenir…

Nicolas Salet :  C’est ma société Erisma et le groupe Sodes – qui est actionnaire – qui sponsorisent la course donc on voulait en faire un événement « corporate » qui rassemble. On a invité l’ensemble des salariés à venir passer le week-end à Concarneau au départ de la course, pour leur faire partager cette aventure.  On a même fait une sortie avec un grand catamaran où ils ont tous été invités à bord. Ils ont peut-être ainsi mieux compris ce qu’était la course et le niveau d’engagement que représentait cette Transat. D’après les retours que j’ai eu, ils ont suivi très attentivement, quotidiennement, et même souvent en famille la course durant les 3 semaines. Cela a été un vecteur très fort de cohésion d’équipe.

Jérôme Samuel : Ma société de conseil en investissement Inkipit est une petite structure où nous ne sommes que trois en comptant mon associé. Mais ce dernier a été impacté, ne serait-ce que pour accepter que je m’absente pendant quasiment un mois. Même si on bouclait des dossiers jusqu’à la veille du départ, il a adhéré au projet et je l’en remercie à nouveau.

 

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Bateau Figaro Bénéteau 3 « Erisma Sodes Tara Océan » de la Transat en Double/crédit photo : Alexis Courcoux

 

Comment en tant qu’amateur se prépare-t-on à une compétition qui réunit des professionnels ?

J. S. : Le milieu de la voile est très ouvert et on nous a donné beaucoup de conseils. A titre de comparaison, c’est comme si on jouait Roland Garros et que les meilleurs nous coachaient spontanément. Nos concurrents pendant la course par exemple partageaient tous leurs réglages. Et Armel le Cléac’h, qui est un ami proche, nous a même prêté du matériel. Tout cela a une valeur inestimable.

N. S. : Oui, il n’y a pas de rétention d’informations. Lors d’interrogations comme par exemple la meilleure façon de sécuriser le mat ou pour d’autres problèmes techniques durant la course, on s’est fait aider par tout le monde, y compris les concurrents !

Quel enseignement cette course a apporté au chef d’entreprise  ?

J. S. : J’observe, à travers les réflexions de Nicolas, que cela apporte peut-être un recul nécessaire. Une parenthèse qui nous apprend que l’on peut déléguer et responsabiliser les équipes davantage.

N. S. : L’aventure commence deux mois avant le départ lorsque vous rassemblez les salariés pour leur expliquer ce qui va se passer, à savoir que je ne serai pas du tout joignable pendant la course et qu’ils auront pour mission de se débrouiller tout seul. Même s’ils se sont organisés en amont, j’étais encore présent la veille sur tous les dossiers, à donner mon avis. Mais ensuite ils ont travaillé sans moi et ont pris leurs décisions en autonomie, et cela s’est extrêmement bien passé. C’est un excellent enseignement pour eux comme pour moi.

Un navigateur doit trouver des sponsors pour faire une course de cette envergure. Ne doit-il pas faire preuve de certaines qualités de chef d’entreprise pour y arriver ?

N. S. :  Une course au large comme la transat en double mais aussi d’autres grandes compétitions comme le Vendée Globe ou la route du Rhum, ne peuvent se faire sans des sponsors solides. Il faut aller les chercher et avoir un discours pour convaincre mais également développer une capacité à faire vivre l’événement. Là-dessus des navigateurs comme Armel le Cléac’h sont très doués, voire, impressionnants. Mais il y aussi des très grands navigateurs qui seront néanmoins moins charismatiques et qui auront plus de mal en effet pour cette partie-là.

Ce qui semble encore plus compliqué pour les jeunes skippers, même prometteurs, non ?

J. S. : Il y a les bizuth, une course dans la course comme dans la Solo le Télégramme qui permet d’apporter de la visibilité aux jeunes pépites et de leur offrir une chance de décrocher des sponsors pour la suite. Par exemple le Crédit Mutuel Bretagne est une filière géniale qui les accompagne pendant 3 ans : les jeunes skippers sont complètement pris en charge ce qui leur permet de se concentrer sur la voile et leurs performances. C’est le cas de Tom Laperche qui fait parti des skippers très prometteurs.

Qu’est-ce qui vous a manqué pour arriver dans les premiers ?

N. S. : On voit que malgré la préparation, l’expérience nous a manquée car on n’avait pas toutes les règles et les solutions qui viennent avec.

J. S. :  Oui, lorsqu’on rate une manœuvre, la sanction est immédiate. Et il peut y avoir un enchaînement de problèmes qui rend la navigation rapidement problématique. Et puis la moyenne d’âge de nos concurrents est d’une trentaine d’années, ce qui signifie que pour ceux qui font ça depuis toujours (en sport-étude), ils ont déjà 15 ans de pratique. Mais nous n’avons ressenti aucune arrogance de la part des professionnels pour les amateurs que nous sommes. Au contraire, nous avons plutôt reçu des encouragements voire des félicitations. Certains nous ont même dit que c’était rassurant pour eux qu’on soit derrière (rires). Et puis avec tous les problèmes techniques qu’on a rencontrés, notre arrivée 48 heures après les premiers nous parait honorable!

Qu’en est-il de la préparation quand on est chef d’entreprise à temps plein ?

N. S. : On s’est préparé très en amont car cela fait 3 ans qu’on a le bateau, de plus, le départ a été reporté d’un an avec la Covid. On était du coup encore mieux préparé parce qu’on connaissait bien le bateau.

J. S. : On a pu davantage s’entrainer même si ce n’était pas intensif. Par rapport aux professionnels qui naviguent 5 jours par semaines, nous sortions deux jours toutes les 3 semaines.

Pensez-vous déjà à une prochaine course ?

N. S. :  On a des velléités de faire une Solitaire du Figaro -que je n’ai pas encore faite contrairement à Jérôme- mais également d’autres courses en double. On aurait bien refait le Tour de Bretagne mais le calendrier ne coïncidait pas, car trop rapproché de la Transat en double. Néanmoins ce n‘est pas la même aventure ni le même engagement.

Quel enseignement avez-vous tiré de cette course ?

J. S. : Qu’il ne faut jamais renoncer. Si on a frôlé l’abandon -on a failli se prendre le mat sur la tête- il a finalement suffit d’une bonne nuit, mais aussi des encouragements du directeur de la course (Francis Le Goff) et d’Armel le Cléac’h pour se remettre dans la course. De toute façon on n’avait pas trop le choix car on avait déjà bien avancé et pas vraiment de possibilité de faire marche arrière. Et on a fait le compte de tout le négatif si on renonçait: comment rentrer, que faire du bateau alors qu’on avait payé le cargo pour le récupérer à Saint Barthélémy… bref, pour nous, la solution la plus simple était de s’obstiner.

N. S. :   Oui, tu t’aperçois que tu as encore des bateaux derrière et tu te fixes comme objectif qu’ils ne te rattrapent pas. Dès lors la dernière partie de la course était plutôt satisfaisante.

 Le challenge est permanent ?

J. S. : Quand je disais que la nuit de sommeil a été cruciale dans notre décision de continuer, c’est parce la fatigue que tu accumules fait partie des principaux défis à relever. Elle te rend moins lucide par rapport aux décisions qu’il faut prendre et tu t’aperçois de l’avantage d’être deux car il est possible de se reposer sur l’autre. Surtout lorsqu’on a des hallucinations, ce qui est fréquent avec le manque de sommeil. Sans oublier le bruit monstrueux du bateau -à l’intérieur- dont on se protégeait avec un casque anti-bruit.

Est-ce que la voile vous pousse à vous questionner sur les enjeux environnementaux ?

J. S. : Bien sûr et à ce titre nous soutenons la fondation Tara Océan qui a pour mission d’explorer les océans, de comprendre mieux tout l’environnement marin et de participer à la recherche en emmenant les scientifiques. La dernière expédition était en Antarctique pour enquêter sur le phénomène de la fonte de glaces. Toutes ces recherches sont partagées avec les enfants.

N. S. :  La voile n’est pas 100 % écologique mais elle témoigne de l’état de l’environnement : pendant la course je suis passé à 5 mètres d’un frigo qui flottait sans oublier l’invasion des sargasses (algues) liée au réchauffement climatique. L’action d’une fondation comme Tara Océan est de participer à la recherche de solutions et voir comment exploiter ces ressources en faisant une bonne utilisation de ces algues : par exemple les transformer par la bio méthanisation en bio carburant…

Comment définiriez-vous ce bateau : le Figaro Bénéteau 3 ?

J. S. : C’est un bateau physiquement « dur » et très bas sur l’eau. Ce qui fait que même à une vitesse normale de 20 nœuds, tu es totalement trempé. Et cela change tout : tu vis tout au long de la course dans des conditions d’humidité extrême. Mais bon on n’a pas été voir un ostéopathe pour autant, mais si j’ai un rdv de massage tout à l’heure (rires).

Quel est le moment que vous avez préféré en mer ?

J. S. : Les longs surfs sous spi… C’était un grand bonheur car je suis un peu dans la contemplation. J’aime bien avoir l’esprit qui vagabonde quand je barre dans ces conditions.

N. S. : Moi qui suis un peu moins contemplatif, j’ai trouvé qu’il y avait parfois un petit peu de longueur dans ces journées qui se ressemblaient sans la présence des concurrents. Même les trois-quatre bateaux en tête ont dû se voir maximum trois fois sur les 20 jours. Cela manquait un peu d’adrénaline. La compétition était parfois trop virtuelle à mes yeux, mais l’expérience reste incroyable.

 

*Erisma, société de promotion immobilière du groupe Sodes et Inkipit société de conseil en investissement.

 

La Transat en Double Concarneau-Saint Barthélémy:

Depuis 1992 la Transat en Double – Concarneau – Saint-Barthélemy, organise avec OC Sport Pen Duik  tous les deux ans une traversée de l’Atlantique : des duos qui s’affrontent à bord de bateaux strictement identiques, les Figaro Bénéteau 3. Seule transatlantique à armes égales, elle s’est imposée comme révélateur des talents de femmes et d’hommes de de main et de ceux qui relèvent un défi sportif et humain. Cette course fait partie du championnat de France Élite de course au large.

 

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