Station F s’étale sur près de 34 000 mètres carrés, ce qui en fait le plus grand incubateur de start-up au monde.

Mais cela veut-il dire qu’il est le meilleur ?

« Je pense qu’il est peut-être un peu tôt pour en juger », déclare Roxanne Varza, la directrice de Station F, à la tête du centre d’innovation parisien depuis dix mois.

Avec 1 000 bureaux, échiquiers et installations artistiques à plusieurs millions d’euros, le nouvel espace d’innovation français ressemble davantage à un campus universitaire qu’à un espace de coworking d’entreprise, ou d’un lieu « hipster », que de nombreuses jeunes sociétés européennes tendent à développer aujourd’hui.

Déjà, plus de 1 000 start-up ont rejoint l’aventure. Les entrepreneurs paient environ 195 € par bureau et par mois – ce que Varza estime être la moitié du prix des autres bureaux parisiens.

Bien que Station F ait été soutenue par le milliardaire Xavier Niel, qui y a investi 250 millions d’euros, ces start-up constituent la principale source de revenus du campus, aux côtés des frais de location de 32 sociétés de capital-risque.

Crédit : Flickr / L’homme d’affaires Xavier Niel

« Aujourd’hui, notre activité coûte environ 8 millions d’euros par an, et nous envisageons d’atteindre le seuil de rentabilité cette année seulement », note Roxanne Varza.

« Le prix à payer pour disposer d’un petit pied à terre au cœur de Paris en vaut la peine », ajoute la femme d’affaires qui auparavant supervisait les intérêts des start-up de Microsoft en France.

« Le retour le plus important que nous avons eu de la part des entrepreneurs est qu’ils étaient très intéressés par les commentaires des autres, par leur expérience », ajoute Varza. Et de poursuivre : « Avec toutes les start-up que nous regroupons, pour n’importe quel problème, quelqu’un assis à cinq mètres de vous a rencontré exactement le même et peut vous aider ».

Crédit : Flickr / Intérieur de Station F

De belles réussites

Logiquement, la France s’est montrée très enthousiaste lorsque Station F a ouvert ses portes, en juin dernier. Mais le lancement n’a pas été sans embûches. L’incubateur est encore maintenant une sorte de « version bêta », selon sa directrice. Il évolue constamment, notamment grâce à des cohortes qui assistent à ses 31 programmes différents.

« Lorsque nous avons ouverts, la construction était finie, mais beaucoup d’autres choses n’étaient pas prêtes », se souvient-elle.

Des inondations ont causé des retards, les plannings n’étaient pas prêts, et les visiteurs ont expérimentés des soucis avec leurs badges d’accès et le système de réservation des espaces de travail. Et pourtant ces soucis propres à un concept nouveau-né n’ont pas empêché de dynamiques start-up de s’épanouir entre ses murs.

L’un de ses premiers succès est recast.ai, une entreprise parisienne de chatbot. Elle a été acquise par SAP, à partir du programme Microsoft AI Factory en janvier dernier.

Aujourd’hui, des centaines d’autres start-up réussissent à lever des fonds, explique Varza, en grande partie parce que Station F a contribué à leur donner une certaine visibilité, et un certain crédit.

Crédit : Flickr / La numéro 2 de Facebook, Sheryl Sandberg

Il semblerait que tous les deux mois, l’incubateur accueille des visiteurs de haute volée, comme Sheryl Sandberg – la numéro 2 de Facebook -, Sam Altman – d’Y Combinator -, ou encore des politiciens comme le président argentin et le premier ministre norvégien.

« Station F devient petit à petit une destination incontournable », se réjouit Varza. « Lorsque les gens viennent en France ou en Europe, ils passent maintenant par ici ». « Les gens gardent un œil attentif sur nos start-up. Cela leur donne une visibilité et une crédibilité énormes dont elles ne jouissaient pas auparavant ».

Une nouvelle culture start-up

Avec plus d’une décennie d’expérience dans le secteur technologique français, l’une des plus grandes missions de Roxanne Varza à Station F est de façonner la meilleure culture start-up possible, en France mais aussi à l’étranger.

Selon certaines recherches, 60% des jeunes vivant en France souhaiteraient fonder leur propre entreprise, souligne-t-elle, et notre pays est déjà un leader européen en termes de volume d’investissement, devant le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Pourtant, les acteurs les plus innovants du paysage français étaient auparavant « petits et dispersés », et ne reflétaient ainsi pas la diversité de la population française.

« Nous devons nous assurer que nos innovations comptent, et pour cela, nous devons travailler avec toutes sortes de personnes sur toutes sortes de projets », explique la directrice de Station F. « Si tout le campus était titulaire du même MBA de la même école, ils travailleraient tous sur le même genre de projets, sensiblement de la même manière, et ce serait bien moins intéressant ».  

C’est ce qui l’a poussée à rendre l’innovation accessible, à travers toutes sortes de programmes.

DigiTal, par exemple, est une entreprise du programme Fighters Fighters de Station F, un programme dédié à l’autonomisation d’entrepreneurs issus de milieux défavorisés. Il n’y a pas si longtemps, son fondateur, Tally Fofana, purgeait deux ans de prison pour avoir volé des voitures. Aujourd’hui, l’équipe de Fofana développe un logiciel antivol, basé sur sa connaissance en matière de failles de sécurité.

« Ils travaillent aujourd’hui avec plusieurs entreprises et collectent des fonds auprès de certains des plus grands investisseurs français », précise Varza à propos de cette start-up plutôt originale. 

Crédit : Getty Images / La présidente et fondatrice d’Euveka, Audrey-Laure Bergenthal, posant à côté de ses mannequins connectés

Une autre entreprise fondée par une femme, Euveka, a participé au programme technologique de luxe de Station F, en collaboration avec LVMH. Sa fondatrice, Audrey-Laure Bergenthal, construit des robots-mannequins connectés pour aider à la conception de vêtements.

« Soit elle vend les robots, soit elle les loue à différentes organisations », détaille Varza. « Les affaires commencent vraiment à marcher ».

Même les attentes de Roxanne Varza en matière de fonctionnement des start-up ont été remises en question. Et pour le meilleur. Elle avait quelques idées préconçues, comme par exemple, que les start-up travailleraient sans arrêt, nuits et week-ends compris.

« Il y en a, mais c’est loin d’être la majorité », confie-t-elle. « La plupart à tendance à travailler normalement, sur des jours ouvrables ».

Et après ? 

Environ un tiers de Station F est encore en construction, avec ses projets d’extension. Le mois prochain, l’incubateur verra l’ouverture d’un vaste espace de restauration et l’ouverture totale de son premier bâtiment au public. Cet espace pourra accueillir près de 1000 visiteurs et disposera de 4 cuisines (dont une ouverte 24h/24, 7j/7). « C’est assez unique à Paris », note Varza.

A l’automne, la directrice supervisera également un vaste projet d’habitation, destiné à ressembler aux campus étudiants. Situé à seulement dix minutes en vélo, cet espace pourra accueillir 600 entrepreneurs désireux de travailler et de vivre ensemble.

« En espérant qu’ils n’en aient pas rapidement marre les uns des autres », s’amuse-t-elle.

Et au-delà de ça ? « J‘ai été approchée par plusieurs pays qui veulent eux aussi lancer leur incubateur ; une Station B au Brésil ou une Station T en Tunisie, entre autres », ajoute-t-elle.

Roxanne Varza n’est peut-être pas très à l’aise pour qualifier Station F de meilleur incubateur du monde, pour l’instant. Mais si d’autres pays réussissent à monter leur franchise, cela pourra ne pas durer.