On connaît tous la Silicon Valley, Mecque internationale de l’informatique et des start-up. Les plus gros bastions de la tech, les magnats du Web sont là, sous les projecteurs du monde entier. Mais qui sait qu’à cinquante kilomètres au nord, au centre de San Francisco, des entrepreneurs, non des moindres, ont investi le quartier de South of Market ? 

 

Romain Serman, depuis sept ans à San Francisco pour la BPI, explique : “La Californie, par sa position géographique, comporte une spécificité. Avec le décalage horaire, les Californiens se retrouvent, entre treize heures et dix-huit heures environ, dans un espace temps séparé du monde. L’Europe est endormie, l’Asie assoupie, l’activité économique isolée de la société active et professionnelle.”  Car, de l’autre côté des Etats-Unis, Wall Street à New York, centre névralgique de la finance, se clôt à seize heures. A San Francisco, les entrepreneurs, les investisseurs, ne peuvent alors travailler qu’entre eux. Aussi les Californiens ont-ils ajusté leur rythme à la vie de la côte Est. Ils se lèvent à l’aurore, dînent et se couchent tôt, pour se retrouver dans les créneaux horaires du monde du business. Conséquence : lorsqu’on passe une soirée à Palo Alto, au coeur de la Silicon Valley, c’est le calme plat. Pas d’animation, deux rues animées de restaurants, et couvre-feu à 21h30.

South Of Market : des bas-fonds de San Francisco à la fine fleur de la technologie

Pour répondre à leurs jeunes collaborateurs, les grandes sociétés ont ouvert des agences en ville, et leurs lignes de bus privés assurent les trajets entre la Valley et South of Market.  Surnommé «South of the Slot», ce district était autrefois un lieu de débauche, l’un des plus pauvres de la ville, délimité à l’ouest par Market Street. Le 18 avril 1906, le tremblement de terre a divisé cette rue dans toute sa longueur. Au nord de la faille, se trouvaient les théâtres, les hôtels et le quartier commerçant, les banques et les maisons d’affaires. Au sud, les usines, les bidonvilles, les ateliers de production, et les logements de la classe ouvrière. Jusqu’aux années 1940-1950, le quartier accueillait une population de marins, d’ouvriers et de travailleurs au milieu des entrepôts industriels et des ateliers. Ensuite, à l’époque hippie, les artistes ont réquisitionné le jardin public de South Park comme lieu de rassemblement. Jeffrey Walz, chef des relations de l’Université, témoigne : “j’ai rencontré Jack Dorsey dans South Park lorsqu’il avait seulement une dizaine de twittos sur son tout nouveau réseau social. Jack m’a lancé : « Oh, Jeffrey, vous devriez commencer à tweeter! »

Un étonnant melting pot de culture tech et de tolérance sociale

South of Market attire alors de plus en plus, et la tech, qui explose depuis 2010, fait désormais partie intégrante de l’histoire de ce quartier. En 2011, Google y ouvre une antenne où 2 000 employés travaillent aujourd’hui. Des géants comme Twitter et Spotify s’y développent aussi. “La tech, c’est un truc de gamin !” lance Romain Serman. De fait, l’âge moyen des salariés des entreprises de Soma est de 28 ans. Du coup, on s’y amuse, on sort, et les 60 000 Français de Californie en profitent.   

L’architecture est pour beaucoup dans ce développement soutenu : les bâtiments bas constituent des surfaces idéales pour les jeunes pousses. Les anciens entrepôts sont convertis en lofts. Inévitablement, les salaires des jeunes geeks et ingénieurs font flamber les prix de l’immobilier. Se joue alors une compétition acharnée pour obtenir les locaux les plus hype et les plus agréables. 

Les nombreux clochards de South Market sont d’anciens vétérans, avec des pathologies mentales, ou dépendants de la drogue, mais ils ne sont ni agressifs ou vindicatifs. Parallèlement, l’organisation d’anciens membres de gangs, comme United Playaz, travaille activement pour empêcher les jeunes de se tourner vers la criminalité. “C’est le système du « Give back » de la part des entreprises florissantes, explique Anne Podunavac de Modis France. Les start-up et entreprises de la Baie reversent une partie de leur dividende à la communauté, aux œuvres sociales, aux associations.”  Ou comment participer aux mieux-être de la communauté qui les a soutenues… avec défiscalisation, évidemment.

Benoît Planche, d’Abacus Benefit Consultants, installé ici de longue date, observe ce mélange des genres : “L’élite développe un avenir numérique sucessfull, avec des financiers et ingénieurs qui côtoient les trafiquants de drogue et les homeless. Ceci dans une ambiance de tolérance absolument unique aux Etats-Unis, et au monde !”

South of Market bouillonne de ces contrastes qui pourraient mener à un certain déséquilibre. Cela  n’empêche pas de nouveaux deals se réaliser, à l’heure du déjeuner, chez Alta CA ou au Barrel Room, entre deux bagel cream cheese !
En attendant l’éclosion de la prochaine pépinière de la Valley.