Connu pour ses victoires en qualité d’entraineur de Serena Williams, Patrick Mouratoglou est aussi l’entrepreneur le plus actif du milieu du tennis. Son académie est la plus grande d’Europe, ses investissements dans le numérique (coaching, jeu, médias) s’enchaînent. Influencé par la réussite de son père, Pâris, Patrick Mouratoglou ne se lance que s’il pense pouvoir devenir le numéro un. Rencontre.

Chacune de ses journées est minutée. Chacun de ses plannings impeccables explose sous l’effet de son activité débordante. Patrick Mouratoglou est l’entraîneur français de Serena Williams, la meilleure joueuse de tennis du monde, absente à Roland-Garros pour cause de grossesse. « Donc vous prenez une année sabbatique », lui glisse une journaliste américaine lors d’un point-presse improvisé. Mouratoglou, 46 ans, laisse échapper un sourire de beau gosse. « Sabbatique, je ne suis pas certain ». Patrick Mouratoglou qui ralentirait le rythme, c’est une idée aussi absurde qu’un printemps sans Roland-Garros. Dévoré par le tennis depuis son adolescence, l’homme est présent partout où un entrepreneur peut être dans le business de la balle jaune.

Là, il vient de procéder au lancement de sa solution de e-coaching, c’est-à-dire de mise à service des techniques de préparation les plus pointues pour des amateurs, à travers un service à distance. « On va mettre au joueur des outils à disposition, sous forme de vidéos et de PDF, s’emballe-t-il sur une terrasse de « Roland ». Ces outils vont lui servir à stalker l’adversaire, à savoir dans quel état il est avant son match – et il est forcément différent à chaque match. En fonction de tout ça, on va lui donner des solutions adaptées et les plus personnalisées pour maîtriser le plus de paramètres possibles avant son match. Avec le temps, la plateforme va s’enrichir pour répondre à toutes les situations possibles et imaginables. L’idée est de récolter des informations après chaque match, pour savoir ce dont il a besoin en termes d’entraînement. L’idée c’est qu’on ne se dise plus ‘putain j’aurais pu gagner’. »

Coach ou entrepreneur ? « Je suis les deux »

Ce projet fait converger tout ce qui compose la marque « Mouratoglou ». Il est un entraineur. Il est un entrepreneur. Il est un homme de communication, d’image et même de médias. A prendre ou à laisser. « On met beaucoup les gens dans des cases en France, et j’en coche plusieurs, reconnaît-il. Je suis un coach, avant tout. Je suis un vrai homme de télé puisque je travaille pour les trois plus grandes chaines de sport dans le monde, ESPN, Eurosport et Fox Asie. Et je suis un entrepreneur. » Est-il fondamentalement coach ou entrepreneur, insiste-t-on ? « Ça dérange peut être les gens que je sois les deux. Mais je suis les deux. »

Depuis l’ouverture de son Académie à Sophia-Antipolis, à un coup d’hélicoptère de Monte-Carlo, en septembre 2016, il n’est plus possible d’ignorer que Mouratoglou a refusé de choisir. « Quand j’avais 26 ans, après avoir travaillé avec mon père quelques années, il m’a dit: ‘On peut faire des affaires ensemble maintenant’. Je lui ai répondu : ‘Non, ma vie, c’est le tennis’. Je lui ai affirmé que je voulais monter mon académie et que ce sera la plus grande d’Europe’. »

L’académie de tennis de Patrick Mouratoglou.

En tennis, une académie est un centre d’entraînement d’excellence capable de former des champions dans un contexte de concurrence internationale exceptionnelle. Avec 34 courts dont 10 couverts, dix hectares d’infrastructures dignes d’un « Tennis-Land », Mouratoglou tient son outil d’excellence, ouvert au monde entier et à tous les niveaux. A tous les joueurs qui viennent le voir, « The Coach » fait la même promesse : aller au bout de son potentiel, si le joueur lui-même l’a décidé et s’en donne les moyens. Cet outil de travail exceptionnel est l’aboutissement d’un parcours entamé aux côtés de l’entraineur à succès Bob Brett en 1996 à Montreuil, relayé en solo dans les Yvelines à Thiverval-Grignon et consolidé avec ce projet monstre amortissable en trente ans.

« La vraie ambition, elle vient de lui » (son père)

Ne pas interpréter le geste de Patrick Mouratoglou vis-à-vis de son père comme un geste de rébellion qui serait un dégât collatéral d’un rêve d’adolescence brisé, quand le géniteur avait refusé le tennis-études à son rejeton passionné de tennis. Pâris Mouratoglou, 75 ans aujourd’hui, est un immigré grec à l’itinéraire romanesque, qui a fait fortune dans l’immobilier et les énergies renouvelables. Arrivée en France à 13 ans sans la moindre base en français. Bac à 16 ans. Polytechnique à 17 ans. Il sera entrepreneur après avoir enregistré un disque en tant que pianiste classique à 19. Patrick parle de Pâris avec une absolue fierté, d’autant plus tangible qu’il s’est émancipé. « La vraie ambition, elle vient de lui, dit-il. Il nous a toujours éduqué comme ça, mon frère et moi. ‘Quoi que tu fasses, fais-le pour être numéro un, sinon, ne commence même pas’. »

Pour devenir le numéro un dans la formation au tennis, ils s’y sont mis à deux, et même à trois. Le père, le fils, et Charles Auffray, associé du « coach ». L’Académie est un projet à 75 millions d’euros. Elle appartient à 51% à EREN, le groupe de son père, à 34% à Patrick Mouratoglou, les 15% restants pour Charles Auffray. Un chiffre d’affaires annuel de 15 millions d’euros est programmé. « Je ne prends pas beaucoup de risques, assure Patrick Mouratoglou. J’ai très confiance dans ma capacité à faire et changer les choses, à emmener des gens avec moi dans une aventure. J’ai le devoir de faire en sorte que l’affaire fonctionne. »

Pâris Mouratoglou s’est fait un nom en misant sur des secteurs porteurs qu’il a su industrialiser en s’associant à des grands groupes dans le bon tempo. Mouratoglou, lui, a choisi un marché très occupé, saturé par bien des aspects. Mais c’est celui de tous ses rêves, le tennis. Son business va consister à enrichir l’expérience du tennis. « Nous sommes différents, mon père et moi, témoigne Patrick. Je suis un littéraire, plutôt dans le management. Mon père est un intellectuel des chiffres. Il est très mesuré en affaires. Il fait des business hyper sérieux, hyper solides. Pour lui, une bonne affaire, c’est une oeuvre d’art sur le papier. Ses affaires, c’est 80% de rationalité et 20% d’intuition. Et c’est un excellent négociateur. »

Académie, jeu de management, consulting, fitness, organisateur de tournoi…

Ses affaires à lui, Patrick Mouratoglou a maintenant besoin des deux mains pour les énumérer. En plus de l’Académie, de l’e-coaching et de son activité de consultant, il cite « la chaîne numéro un de fitness en France, Feel Sport ; un jeu de tennis en ligne que je vais lancer sur mobile, le premier jeu de management ; le site de ventes de matériel tennispro.fr avec un associé ; on va ouvrir en 2019 une académie au Koweit qui sera très grosse avec central de 5000 places, un deuxième court de 1500 places, 8 courts extérieurs, 8 courts couverts et un gros club house fitness ; et on a lancé un tournoi ATP (pro masculin) à l’Académie. » Il n’oublie pas une fondation lancée en 2014, Champ’Seed. « Elle aide 15 espoirs du tennis mondial. Ils sont tous dans les trois meilleurs du monde dans leur catégorie.» Il s’excite comme un gosse sur un projet médias programmé pour les prochains mois.

Mouratoglou assure ne pas avoir de plan. Ne pas savoir où cela est susceptible de le mener pour ses vieux jours. « Je ne suis pas capable de me retourner pour regarder ce qui a été accompli. Ça ne m’intéresse pas. Ma définition de l’ambition, c’est de se fixer en permanence de nouveaux challenges. Tu peux faire tout ce que tu veux avec la volonté. On ne peut pas me dire ‘c’est impossible’, ça n’existe pas. » On prend le coach à son propre jeu. « Patrick, si je prétends là, que mon objectif est de gagner Roland-Garros l’an prochain, ma volonté ne suffira pas. » « Dans le sport de haut niveau, sourit-il, il y a des données physiques – et l’âge en fait partie – qui rendent les choses impossibles puisque le corps décline. En dehors du sport de haut niveau, je ne vois aucune limite à rien. »

Le moteur de cette hyper activité est difficile à définir et l’intéressé ne s’y risque pas. Une certitude : il n’a pas une seconde à perdre en s’éloignant du tennis, il l’a décidé il y a trente ans. « A 17 ans, j’ai décidé de prendre le contrôle de ma vie. Ma timidité maladive m’empêchait de parler aux gens. J’ai dit à ma mère que ça ne pouvait pas continuer. Elle m’a dit d’aller voir un psy. J’ai fait dix ans d’analyse. J’ai pris les choses en main parce que je voulais vivre la vie que j’avais envie de vivre. »

La réussite et le statut social sont les conséquences de ces choix, pas l’objectif, assure-t-il. « J’ai un train de vie agréable, je vis bien, mais je n’ai aucun objet de valeur, rien, dit-il. Ce statut est un luxe énorme mais ça ne me guide pas. Je n’ai pas été éduqué dans un HLM. Mes parents avaient de l’argent, donc ça n’a jamais été un moteur pour moi. La vraie jouissance, c’est de monter un business qui marche, ce n’est pas l’argent que je vais récupérer à la fin. Cela fait partie des choses que mon père m’a toujours dites : ‘les personnes dont la motivation est l’argent ne font jamais de bonnes affaires, il faut aimer l’affaire pour ce qu’elle est.’ » Patrick Mouratoglou aime le tennis. Il aime passionnément les affaires du tennis pour ce qu’elles sont.