Serial entrepreneur établi en Californie depuis 10 ans, le Français Loïc Le Meur jette un regard acerbe et sans concessions sur la situation dans la Silicon Valley depuis l’accession à la Maison Blanche de Donald Trump. Tout en gardant résolument foi en l’avenir.

Ayant posé vos valises en Californie depuis 2007, quel est votre regard sur l’évolution de la Silicon Valley, et pour évoquer l’actualité, notamment depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche ? Quelle est “l’ambiance” si j’ose dire ?

Tout le monde a été surpris par sa victoire, et davantage par le fait qu’il a utilisé « nos propres outils » contre nous. Nous sommes tous contre ses idées mais il convient de reconnaître qu’il est passé maître dans l’utilisation des réseaux sociaux, notamment Twitter. C’est le premier président qui s’en sert en direct et sans le moindre filtre. Je me lève le matin en lisant les tweets de Trump pour savoir si une guerre a démarré. Il fonctionne vraiment comme un « troll » de première catégorie. Certains ont même réclamé son bannissement du réseau social car il ne respecte pas les conditions générales de service, dont la première est de ne pas s’en prendre à autrui. Je suis également surpris et même impressionné par sa vitesse d’exécution. Il fonctionne vraiment comme une start-up, à savoir « je casse les codes » et ensuite je fais le tri, comme ont pu le faire, en leur temps, Uber et Airbnb. Pour en revenir à l’ambiance au sein de la Silicon Valley, les choses sont en train de bouger. Beaucoup de fonds privés notamment financent des avocats et cela a déjà porté ses fruits avec le blocage de sa « réforme » phare anti-immigration. Les gens tentent d’organiser la « riposte » en quelque sorte, sur le thème comment peut-on communiquer avec les gens qui ont élu Trump pour leur expliquer que personne ne va leur piquer leur job et que ce serait une folie de fermer les frontières.

Quel est votre sentiment, plus spécifiquement, sur l’initiative des géants de la Tech comme Apple, Facebook ou Amazon ayant décidé de prendre la plume pour “contraindre” Donald Trump de revenir sur ce fameux décret anti-immigration qui a fait couler tant d’encre ?

C’est une excellente initiative mais la difficulté est d’avoir une caisse de résonnance suffisamment importante face à la puissance de feu- je dirai même de dictateur- de Donald Trump. S’il a choisi l’immigration comme premier thème ce n’est pas hasard, il savait pertinemment que c’est ce qui allait faire le plus parler de lui. Alors c’est très bien que les « Gafa » fassent entendre leurs voix mais je trouve que la majorité des dirigeants sont encore un peu frileux. Pour ma part, je suis un petit patron mais j’ai fait un post sur Linkedin intitulé « I stand against Trump and we all should » et j’ai eu, en retour, 600 commentaires d’insultes, m’incitant pêle-mêle à rentrer en France ou me faire écraser par un camion conduit par des réfugiés. Cela m’a permis de rencontrer les supporters de Trump, que je ne connaissais pas. J’ai donc répondu que j’avais payé des millions de dollars d’impôts dans leur pays et que j’y avais crée également des centaines d’emplois. Mais je reste néanmoins très positif pour l’avenir. Les garde-fous sont, et c’est heureux, très nombreux et devraient empêcher Trump de faire n’importe quoi. .

Pour en revenir à votre actualité, stricto sensu, vous êtes actuellement à Paris pour préparer l’événement Leade.rs Paris, conférence qui se tiendra les 11 et 12 avril prochain, et destinée à trouver les nouveaux talents de la Tech. Pouvez-vous nous présenter ce nouveau projet ?

Depuis 10 ans, ma passion est de trouver des nouveaux talents, de les mettre en valeur et de les aider, comme j’ai pu le faire avec la conférence « Le Web » à l’époque (dès 2004). Leade.rs, plus qu’une conférence, est une plateforme qui permet de dénicher ces talents et les aider à avoir un impact sur le monde. Je commence « petit » en leur tendant le micro, notamment lors de la conférence à venir à Paris. Nous avons déjà 30 pays confirmés. Les Français sont évidemment les bienvenus mais ce qui nous distingue des autres événements de ce genre, c’est que nous sommes d’abord internationaux. Tout est fait pour le contenu. C’est davantage un format « sommet » qu’une thématique « salon » si j’ose dire. Parmi les participants : 40% de start-ups, 40% de cadres dirigeants, 10% d’étudiants et 10% de presse, soit l’équivalent de 1 000 personnes et pas davantage. Nous ne voulons pas faire « gros », nous voulons faire « top » ! Plusieurs thèmes, parmi les plus en vogue dans la Silicon Valley, seront abordés durant ces deux jours par les meilleurs speakers du moment comme la réalité virtuelle, l’intelligence artificielle ou encore les « Chatbot ».

Vous avez créé 6 start-ups, investi dans 70 autres. Avec le recul, quelle est votre principale réussite ? Le « coup » dont vous êtes le plus fier ?

Financièrement, c’est clairement LinkedIn au sein duquel j’ai investi dès le premier tour. C’était très exclusif. Mais il y en a d’autres à venir, comme Slack (logiciel de messagerie professionnelle utilisé par pléthore d’entrepreneurs et valorisé à près de 3 milliards de dollars) dans lequel j’ai également décidé d’investir. Ensuite, si je dois davantage évoquer une réussite professionnelle, je dirais la conférence « Le Web » que nous avons vendu par la suite même si avec Leade.rs, nous poursuivons le sillon tracé.

Et au contraire, votre plus grand regret ?

Sans doute Seesmic en 2007 (communauté d’échanges et de conversations vidéos). Mais ce n’est pas vraiment un regret, davantage un mauvais timing. Jai été trop tôt sur ce terrain. Rappelons qu’à l’époque il n’y avait pas d’iPhone ou d’iPad. Aujourd’hui je vois des choses sur Snapchat que nous faisions déjà avec Seesmic.

Fort de votre expérience, quels conseils donneriez-vous à un jeune entrepreneur désireux de se lancer ?

De ne pas construire dans « le jardin des autres ». Par cela, j’entends ne pas être tributaire de qui que ce soit, dans la mesure du possible. Etre maître de ses propres données. Ensuite, il faut, à mon sens, ne pas chercher des idées révolutionnaires et regarder des choses simples, accessibles. Les plus grands succès ont germé à partir de rien ou pas grand chose. Mark Zuckerberg voulait faire des rencontres à Harvard. Pour Airbnb, il n’y avait plus d’hôtels disponibles à San Francisco alors les responsables ont l’idée de partager des appartements. Un autre bon conseil, que je m’applique à moi-même, est de créer quelque chose dont on est passionné et qui résout un de ses propres problèmes.

Enfin, pour “boucler la boucle” comment jugez-vous, à l’inverse de plus loin, l’évolution de l’écosystème français depuis une dizaine d’années avec des initiatives comme la French Tech ?

Je trouve que la situation en France a totalement changé et je suis très impressionné de voir que les entrepreneurs pensent « global ». Avant, ils voulaient simplement dominer Paris. Il y a des entrepreneurs « world class » dans l’écosystème français, comme Xavier Niel (Iliad), Frédéric Mazzella (Blablacar) ou encore Roxanne Varza (Station F). Peut-être que la seule chose qui manque est la folie de la Silicon Valley. Concernant la French Tech, je juge également l’initiative intéressante et la voit aussi comme un formidable outil de communication même si je suis incapable d’évaluer véritablement son impact. Mais je pense tout de même que le mérite revient essentiellement aux entrepreneurs.