Frédéric Biousse est une figure aussi discrète qu’incontournable dans le monde de la mode et de l’art de vivre. Tour à tour directeur international adjoint de Cartier (1997-2002), PDG du Comptoir des Cotonniers (2003-2007) puis actionnaire et codirigeant de SMCP (Sandro, Maje, Claudie Pierlot) jusqu’en 2015, cet entrepreneur multicarte a bâti sa carrière autant sur la réflexion que l’intuition. Aujourd’hui président et cofondateur du fonds Experienced Capital Partners qui soutient notamment les marques de mode Balibaris, Le Slip Français et Sessun, ce quadra œuvre également pour la défense des éléphants en Afrique avec The Ivory Association, une fondation qui multiplie aussi les initiatives sociales et agricoles dans plusieurs pays sub-sahariens. Frédéric Biousse est même en passe de devenir un acteur majeur de l’hôtellerie de luxe et nous confie les clés de son audace.

 


Emilie Kremer : Après de grands succès professionnels dans la mode, vous repartez de zéro en vous lançant dans l’hôtellerie de luxe. Qu’est-ce qui vous pousse à renouveler vos aventures entrepreneuriales ?

Frédéric Biousse : Ce qui me porte, c’est l’instinct et l’amour avant tout. L’amour des beaux projets et de Guillaume Foucher (historien d’art à la tête de plusieurs galeries à Paris et Bruxelles, ndlr), mon partenaire depuis 17 ans. Je m’assoie, je pense au projet et si je souris, je me dis que j’y arriverai ! Le projet devient alors un défi pour nous deux. Ensuite, c’est une question de gens qui vous tapent dans l’œil et avec lesquels on sent la capacité de résultats ainsi que la vraie volonté. Car les affaires, c’est un tiers de talents, un tiers de rencontres et un tiers de chance. Par moment, les planètes sont alignées. Alors je fonce !


 

Emilie Kremer: Quels sont les secrets de vos réussites ? Car vous semblez avoir la main verte…

Frédéric Biousse : Beaucoup de travail et de la chance. Des rencontres aussi. L’un de mes secrets est néanmoins de recruter des gens meilleurs que moi. Beaucoup de dirigeants veulent tout contrôler, rester chef en toute circonstance. Ce n’est pas mon cas. J’ai aussi toujours entretenu la contestation au sein de la culture d’entreprise. J’y encourage le débat. Par exemple, sur 10 décisions prises ensemble, il y en a toujours au moins une avec laquelle je ne suis pas d’accord. Mais je me dis que si elle a été suggérée puis validée par d’autres, c’est qu’elle doit être bonne.

J’essaye aussi de faire preuve de bon sens. Je suis sidéré par le nombre de personnes qui n’en ont pas, alors que c’est primordial. Enfin, comme je suis super anxieux de nature, j’anticipe toujours et j’investis beaucoup dans ce qui ne se voit pas : la logistique, l’informatique, etc. Cette angoisse permanente entretient la notion de vouloir progresser sans cesse. C’est mon impatience qui crée le mouvement.

 

Emilie Kremer : Vous semblez être l’incarnation de la success story… Quelle place tient l’échec dans votre vie ?

Frédéric Biousse : C’est toujours facile de parler de success storya posteriori ! Si on regarde ma situation aujourd’hui, ça a plutôt bien marché pour moi, d’accord, mais qu’est-ce que j’ai souffert ! Chaque année a été vécue comme un obstacle à franchir. Et plus le défi était gros et plus ça m’empêchait de vivre. On ne s’imagine pas tout ce que l’on doit sacrifier pour en arriver là, entre l’absence de vie sociale et le déchirement de ne jamais être présent pour ses proches. L’échec est présent dans mon esprit en permanence. On ne peut pas être compétent en tout, bon sur tout. Alors, j’essaie d’apprendre de mes erreurs.

 

« Pendant des années, j’ai vécu pour le regard des autres, pour prouver ma valeur et un jour, on réalise le côté artificiel de la situation »

 

Emilie Kremer : Pourquoi être passé de « super patron » à créateur de l’association The Ivory Foundation et défenseur de la permaculture ?

Frédéric Biousse : Quand vous pilotez de grands groupes, ça vous donne parfois le sentiment d’être le nouveau Saint-Laurent du business, celui qui change la face du monde. Mais moi, j’ai toujours eu la conscience aiguë de la futilité de ce métier et j’avais surtout le sentiment de passer à côté de ma vie. Pendant des années, j’ai vécu pour le regard des autres, pour prouver ma valeur et un jour, on réalise le côté artificiel de la situation.

Je fais très bien les mondanités, mais elles ne m’intéressent pas. Et comme ça ne sert à rien de mourir riche quand on n’a pas d’enfants, Guillaume et moi sommes allés vers le caritatif, histoire de rendre à la société civile un peu de ce qu’elle nous a donné.

 

Frédéric Biousse Le déclic s’est fait à l’aéroport de Hong Kong après la vente de 65% du groupe SMCP par le fonds américain KKR. J’y ai eu un énorme coup de mou et j’ai fait un calcul très simple entre ce que je touchais et ce dont j’avais besoin. Guillaume et moi avons alors décidé de changer nos vies et revu nos priorités. J’ai eu envie de revenir à la terre. Ça ramène à l’humilité. Par ailleurs, le rapport au temps de l’agriculture fut salvateur pour moi en 2014… La vraie vie est là !

 

Frédéric Biousse : On a beau dire ce qu’on veut, la soupape c’est votre couple. Je n’ai pas de plus grand plaisir que d’aller marcher dans la nature loin de tout et de tout le monde, avec pour seuls compagnons de route Guillaume et notre chien. Je reste persuadé qu’il est aussi crucial d’entretenir son regard d’enfant.

Pour ma part, je suis sans doute le plus grand fan d’Étienne Daho. A tel point qu’en 2013 où je n’ai passé que 30 nuits en France, j’en ai fait cinq de suite à l’Olympia pour le voir ! Et je recommence en octobre cette année. Je suis aussi un lecteur invétéré de polars américains dans leur version originale.

 

« J’ai toujours envie de nouveauté, d’essayer autre chose, de prendre des risques. J’aimerais l’apprendre aux jeunes ».

 

Frédéric Biousse Mon rêve est de vivre la vie que je veux, chaque jour. J’ai la chance d’avoir une sorte de force vitale qui parcourt ma colonne vertébrale et me projette vers l’avant et contribue sans doute à faire de moi un entrepreneur. J’ai toujours envie de nouveauté, d’essayer autre chose, de prendre des risques. J’aimerais l’apprendre aux jeunes.

J’ai aussi l’envie de déployer l’hôtellerie : après l’ouverture du domaine de Fontenille dans le Lubéron, suivront Marseille en octobre, Hossegor en mai, puis Minorque en juin 2019 et l’Ouest parisien pas très loin de Giverny l’année prochaine. Leur point commun ? Nous tombons amoureux des endroits, tout simplement. Alors pourquoi pas un jour ouvrir en Afrique, un continent de cœur où nous multiplions les actions sociales et environnementales avec The Ivory Foundation. Ça, c’est un rêve !

 

Frédéric Biousse Avec tout ce que j’ai fait, j’aurais pu négocier dix fois plus d’argent pour moi. Mais je suis heureux et ce que j’ai gagné me permet de vivre ma vie comme je l’entends. Mon enthousiasme et le cœur que j’y mets sont ma plus grande force et ma plus grande faiblesse. Mon regret est de ne toujours pas savoir, à mon âge, dompter mes ressentis.

 

Frédéric Biousse En permanence ! Des déceptions humaines, j’en ai eu hélas beaucoup. Je ne compte plus depuis longtemps le nombre de trahisons professionnelles et amicales auxquelles j’ai dû faire face. Les gens sont quand même prêts à tout pour réussir. Pas moi. Je veux prouver que l’on peut réussir en restant intègre. C’est ma réponse à ces déceptions.

 

Frédéric Biousse : L’avenir s’annonce radieux ! Le luxe va toujours plus vers le luxe et l’artisanat ; un peu à la façon d’un Hermès. Le luxe abordable également va exploser dans toutes les familles de produits. Enfin, nous allons voir de plus en plus émerger de nouvelles marques porteuses de sens. Les gens veulent s’acheter une façon d’être plus qu’un produit. Le luxe de demain, c’est ce qui fait sens, ce qui apporte de la profondeur. D’ailleurs, la meilleure des tomates n’est-elle pas celle que l’on a cueillie à pleines mains ? Et comme je l’ai dit il y a 25 ans à un très cher ami : « le luxe, c’est boire le soir un bon vin avec la personne de son choix. »

 

Propos recueillis par Emilie Kremer