Collecter 1 milliard d’euros pour créer 100 entreprises responsables d’ici 2030… C’est l’objectif que se donne la start-up Time for the Planet, créée il y a un an et demi par six entrepreneurs en manque de changement. L’un des membres, Arthur Auboeuf, a accepté cet entretien pour présenter ce projet ambitieux dans les grandes lignes.


Si vous deviez pitcher votre projet en quelques phrases…

Arthur Auboeuf : Je dirais simplement que c’est permettre à 100 innovations majeures de se développer à l’échelle mondiale d’ici 2030, le tout grâce à un crowdfunding géant.

C’est quoi le taux de retour pour la planète (TRP) ?

A. A : C’est le principe du dividende climat : autrement dit la quantité en tonne de gaz à effet de serre non émis ou captés que nous retournons à nos actionnaires tous les ans proportionnellement à l’argent qu’ils ont investi. C’est notre indicateur de performance chez Time for the Planet et c’est comme ça que nous rémunérons nos actionnaires.

Vous avez récemment lancé une émission en ligne qui montre les coulisses de Time for the Planet… 

A. A : L’idée ici c’est de montrer que Time for the Planet n’est pas une société traditionnelle mais un mouvement dont chacun peut s’emparer à son échelle avec son argent, son réseau, son énergie, son temps… Ce n’est pas un système hiérarchique classique où quelques personnes agissent et les autres regardent. L’objectif de cette communication est donc de montrer que nous sommes une communauté ouverte et active. La force du mouvement est que tout le monde est copropriétaire et nous pouvons tous contribuer à le faire grandir.

Quelle position adoptez-vous sur les clivages dans le mouvement climat, par exemple sur la question de la transition énergétique à adopter ?

A. A : Nous ne débattons pas, nous sommes dans l’action. Nous partageons une conviction commune qui est simple : il existe des innovations pour combattre le réchauffement climatique et elles n’arrivent pas à passer à l’échelle. Nous proposons un outil pour le faire et libre à vous d’investir pour faire monter le projet.

Notre mouvement doit passer au-delà des clivages, il doit rassembler le plus de monde possible pour réussir. Il est vrai que les divisions aujourd’hui existent autour des sujets écologiques mais si tout le monde se tape dessus, nous n’avancerons pas. Arrêtons d’être dans la culpabilisation, le ton moralisateur et adoptons une démarche collective sur le plus gros enjeu de l’Humanité.

Comment éviter les innovations trompe-l’œil et le solutionnisme technologique ?

A. A : Le plus important est de ne surtout pas croire que la technologie va nous sauver. On ne va pas changer la donne avec la même technique qui a changé le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. En revanche, nous n’y arriverons pas non plus sans technique. Il faut juste qu’elle serve à quelque chose.

Chez Time for the Planet, nous avons mis en place quatre critères pour guider nos investissements. La sobriété des usages d’une part. L’efficacité énergétique ensuite, avec par exemple Beyond the Sea, une initiative qui permet de réduire la consommation des gros bateaux tankers de 20 à 30% à l’aide d’une IA qui pilote des voiles géantes. Puis, le zéro émission comme dans le domaine de la construction de matériaux par exemple. Et enfin, la captation de gaz à effet de serre car elle semble indispensable dans tous les scénarios imaginant un monde en dessous des 1,5 et 2 degrés.

 

Le réchauffement climatique c’est Godzilla, un monstre à pleine vitesse qui nous emmène dans un mur et contre lequel il est difficile de lutter en tant que personne. Les éco-gestes demeurent importants, au même titre que la décarbonation de l’économie mondiale.

 

Est-ce que l’innovation de rupture sur ces enjeux est donnée à tout le monde ?

A. A : Non, il est clair que les innovations de rupture actuelles – et elles existent déjà ! – sont imaginées par des chercheurs ultra pointus dans leur domaine. Le problème c’est que ces projets ne passent pas à l’échelle. Créer un business viable ne fait pas partie du métier des chercheurs, c’est même diamétralement opposé. C’est en ce sens que nous apportons notre compétence entrepreneuriale pour aider les scientifiques à faire sortir leurs innovations de leurs laboratoires.

Nous recrutons des entrepreneurs à succès pour les connecter avec des innovateurs portant des innovations capables de changer la donne au niveau mondial. Ces innovations se trouvent notamment dans les SATT (Sociétés d’accélération du transfert de technologies), universités et laboratoires. C’est un réel besoin que nous confirment ces structures car les innovations ont clairement du mal à passer le stade du déploiement à grande échelle.

Que voulez-vous dire par “À mains nues, en slip, contre Godzilla” ? 

A. A : C’est un peu un sentiment partagé en tant que citoyens : « allez je vais faire des efforts pour réduire mon impact et décarboner mon mode de vie. J’achète une trottinette, je mange moins de viande, je fais pipi sous la douche… mais finalement j’ai réduit mon empreinte de seulement 20% ».

Plus sérieusement, une étude de Carbone 4 a démontré récemment que si tout le monde devenait un super héros du climat mais que notre production de biens et services restait la même, l’impact écologique ne serait réduit que de 20%. C’est un problème qui nous dépasse en tant qu’individu et Time for the Planet souhaite devenir l’outil pour avoir un impact mondial à titre individuel. On se réunit et l’argent que nous mettons en commun devient notre pouvoir.

Le réchauffement climatique c’est Godzilla, un monstre à pleine vitesse qui nous emmène dans un mur et contre lequel il est difficile de lutter en tant que personne. Les éco-gestes demeurent importants, au même titre que la décarbonation de l’économie mondiale.

Godzilla ce n’est pas aussi la responsabilité des grandes industries et du pouvoir politique ?

A. A : Je ne pense pas qu’il faille voir les grands méchants partout. Et de mon expérience, l’endroit où la prise de conscience climatique est la plus courante est dans les entreprises. Je ne parle pas forcément de la prise d’action mais le fait est que l’entreprise est un outil formidable pour changer le monde. Si nous ne pouvons pas changer la politique ou changer le système, pourquoi ne pas devenir des milliers à soutenir des entreprises qui peuvent changer la donne ?

Quelles sont les innovations qui vous inspirent le plus ?

A. A : Il y en a plusieurs mais il faut bien rappeler que cela ne veut pas dire que Time for the Planet va forcément les soutenir. Il y a d’abord Immersion 4 qui développe un fluide à canaux porteurs qui permet de réduire la consommation énergétique des data center et réutiliser le surplus de chaleur.

J’aime beaucoup aussi la démarche un peu « pirate » de Carbone Lock qui achète des crédits carbones et les gèle. L’objectif est de contraindre les entreprises à ne pas avoir d’autres solutions que de travailler leur décarbonation. Ce que fait Carbone Lock est malin et montre que l’innovation n’est pas que des grosses machines techniques qui captent du CO2. Une innovation peut aussi changer un business model.

Quel type d’entreprise ne peut pas adhérer au projet ?

A. A : Nous n’acceptons pas tous les projets qui ne peuvent pas avoir un impact au niveau mondial. Notre critère numéro un c’est de trouver des initiatives qui peuvent changer la page du monde.

Tout ce qui n’est pas mesurable non plus. Par exemple, une application d’éco-gestes ne coïnciderait pas avec notre projet car nous rémunérons nos actionnaires avec des tonnes de gaz à effet de serre. Il faut que nous puissions tracer et mesurer les impacts. 

Et de manière générale, tout ce qui comporte des externalités négatives pour l’environnement et l’humain ne passe pas le premier tour de sélection par nos experts.

Est-ce que l’entreprenariat à impact devient plus répandu grâce aux jeunes ?

A. A : L’entreprenariat gagne en puissance et de plus en plus de boîtes raisonnent sur l’impact “by design”. Ce n’est plus un simple pansement qui permet de compenser sa pollution.

Et pour ce qui est des plus jeunes, j’ai été confronté à leur vision, notamment à l’occasion du Turfu Pitch de Konbini où j’ai présenté mon projet à trois enfants. J’ai plutôt l’impression que seulement 20% d’entre eux sont conscients de ces enjeux. 80% d’entre eux ne sont pas spécialement influencés par le discours de Greta Thunberg.

Mais il n’y a pas de vérité, car il y a aussi des vieux qui n’arrivent pas à se remettre en question sur ces enjeux. Il ne faut juste pas rester confortables dans notre fauteuil à attendre que les jeunes générations prennent les choses en main. Il faut que tout le monde se mobilise.

Aura-t-on besoin un jour de passer par des restrictions de liberté ?

A. A : Je pense que Jean-Marc Jancovici résume le mieux ce problème : « Soit on choisit de le faire en s’organisant, soit on va le subir ». Si nous ne réagissons pas, ce ne sera plus le temps des mesures douces.

Comment convaincre de vous rejoindre ?

A. A : La manière d’utiliser notre argent définit le monde dans lequel on veut vivre. Si vous voulez y croire vous aussi, rejoignez-nous !


Time for the Planet est proche des 30 000 associés, il a reçu plus de 600 innovations candidates et a débloqué 3 millions d’euros pour 2 entreprises. Au total en 2021, trois entreprises auront été créées grâce au mouvement. L’association compte les six fondateurs en tant que bénévoles ainsi que 4 autres employés, dont deux grandes directrices d’investissement recrutées dernièrement.

 

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