J’ai interviewé le très chic Jonathan Cherki à New York au Spark Labs Co working new yorkais qui regroupe de nombreuses start-up françaises.

A seulement 31 ans, il est à la tête – et à l’origine – d’une entreprise qui « n’aurait jamais dû exister » mais qui, après 5 ans d’existence, emploie 200 personnes, en France, en Angleterre, en Allemagne et aux Etats-Unis. Sa start-up s’est donnée 3 ans pour devenir le numéro 1 mondial de son secteur, l’analyse de l’expérience utilisateur. Content square fait partie des pépites de la french tech qui pourraient bien, à l’instar de Sigfox ou Blablacar, devenir une « licorne »

 

Votre start-up vient de lever 20 millions de $ auprès du fond américain « Highland ». Que voulez-vous faire de cette somme ?

Après 5 ans d’existence et avec une croissance qui varie entre 100 et 200% par an, nous avons trois enjeux majeurs : d’abord, nous devons financer notre internationalisation. Nous nous sommes lancés aux Etats-Unis il y a quelques mois, et j’ai moi-même déménagé à New-York avec femme et enfant en janvier. Ensuite, nous voulons consolider notre présence en Europe, où nous avons des bureaux à Londres, à Munich et bien sûr à Paris, notre siège social. En particulier, nous voulons accélérer encore notre présence dans tous les secteurs : sites de e-commerce,  de voyages, de mode,  média, dans les banques qui digitalisent de plus en plus le parcours-client et surtout dans le luxe.

Nous allons également massivement investir dans le recrutement d’une centaine de collaborateurs d’ici la fin de l’année. Enfin, nous préparons notre installation en Asie, vraisemblablement à Shanghai, en 2018.

 

Pour une entreprise de votre taille et de votre âge, 20 millions, c’est très élevé…

Oui. Nous aurions pu y aller par étape, de 5 millions en 5 millions, mais là, nous avons une contrainte : la vitesse. Content Square est en forte croissance parce que nous avons une excellente équipe, un super produit, une bonne organisation, de bonnes procédures, une bonne motivation. Mais nous avons aussi et surtout un très bon timing : le marché se développe à toute vitesse (il était estimé à 500 millions de dollars il y a 5 ans et tourne autour de 10 milliards d’ici 2 ans) et, avec notre produit-phare, nous avons 1 an ½ à 2 ans d’avance sur nos concurrents. D’où la nécessité d’accélérer pour conserver cette avance : nous avons la possibilité de devenir numéro 1 mondial d’ici 2 à 3 ans. C’est cette ambition qui m’anime, tous les matins.

 

Vous dites que Content Square « n’aurait jamais dû exister ». Pourquoi  ?

Parce qu’il y a plus de 70 ans, mon grand-père a créé une entreprise d’import-export de légumes secs, pois chiches, pois cassés, lentilles, riz… Mon père a travaillé avec lui. Mon frère travaille avec mon père. J’aurais dû rejoindre l’entreprise familiale mais moi, je suis passionné par les maths et les statistiques… Quand j’étais à l’ESSEC, j’ai démarré une petite activité dans l’incubateur du campus. Et puis ce projet étudiant est devenu un projet d’entreprise. Et ce projet d’entreprise est devenu un projet de vie. Et maintenant, diplômé de l’Essec depuis 2012, je n’ai jamais travaillé ailleurs que dans l’entreprise que j’ai moi-même créée… En 5 ans, je suis passé de 1 à 200 collaborateurs, de 1 à 150 clients, et nous avons toujours été structurellement bénéficiaires. Alors je continue !

 

Quelle est l’activité Content Square exactement ?

Les marques se définissent désormais par leur expérience client.

Nous avons développé un logiciel qui permet de comprendre et d’analyser les comportement de navigation des internautes sur n’importe quel site, que ce soit du e-commerce ou un média web, Mobile ou Applications. Nous travaillons grâce à l’enregistrement de tous les mouvements de la souris et des interactions sur Mobile. Par exemple, je vais sur un site marchand, je descends, je remonte, et je m’en vais. Un logiciel classique saura dire aux équipes qui gèrent ce site qui je suis et d’où je viens. Content Square saura aussi leur expliquer pourquoi je suis parti. Il saura en effet capter où j’ai regardé, quels sont les éléments qui m’ont attiré et ceux qui ne m’intéressaient pas. 90% de l’expérience d’un utilisateur se passe avant le clic ou le tap. Il faut offrir la possibilité aux équipes digitales d’agir là où ça ne va pas, et de diviser leur temps de décision par 3.

 

Pour les équipes, en quoi est-ce important de savoir où vous avez regardé ?

Prenons la personne qui gère le contenu du site. Grâce à Content Square, il va pouvoir comprendre très vite que les internautes sont 80% à regarder telle image ou tel texte, et à peine 16% à regarder une autre partie du site. Il pourra mesurer ensuite la contribution de chaque contenu sur son taux de conversion. Il pourra donc réagir très vite, et mesurer directement son apport au chiffre d’affaires de son entreprise ! Parallèlement, nous avons développé une intelligence artificielle qui va faire des recommandations pour améliorer la performance. « Aujourd’hui, vous devez travailler ceci, ajouter cela au contenu, changer, tel parcours, travailler sur tel canal… ». On est en train de passer de l’analyse au conseil.

 

Comment monétisez-vous votre technologie ?

Notre prix dépend du nombre de pages vues (et non du nombre d’utilisateurs). Nous vendons également la formation au logiciel, qui est fournie par des entreprises-partenaires dans chaque pays où nous sommes présents.

 

Dans 5 ans, où en serez-vous ?

Je serai là, et Content Square sera leader mondial. Vous savez, j’aurai toute ma vie pour gagner beaucoup d’argent, mais je n’aurai peut-être pas le temps de créer un nouveau n°1 planétaire. Alors je veux continuer à faire grandir Content Square, parce que plus l’entreprise sera importante, et plus elle sera maître de son avenir.

 

Vous avez dit que le luxe était une cible prioritaire. Mais les sites de luxe vendent peu en ligne…

C’est une industrie qui produit énormément de contenu. Comme le contenu coûte très cher, il est stratégique de pouvoir mesurer sa performance de façon très fine. Ensuite, cette industrie est en train de réaliser qu’il n’est pas antinomique de produire du luxe et de vendre en ligne. Normalement, les marques de luxe privilégient les magasins, mais elles ne peuvent pas ouvrir partout. Si elles veulent être présentes dans le monde entier, désormais, il faut qu’elles ouvrent une boutique internet. Et puis un site, ce n’est pas seulement pour acheter : c’est aussi pour localiser un magasin, se renseigner sur un produit, le faire mettre de côté et aller le chercher en magasin ensuite.

 

Comment voyez-vous évoluer votre industrie ?

Il faut procéder étape par étape. Aujourd’hui, nous avons appris comment il fallait faire pour améliorer la productivité des équipes grâce à l’analyse de l’expérience utilisateur. Nous avons suffisamment de données pour cerner un utilisateur très vite grâce à son comportement et nous pourrons lui faire des suggestions, des propositions de produits, de promotions… Par exemple, Uber sait déjà, en se basant sur l’activité de ses clients, quand il faut leur envoyer un taxi avant même qu’ils aient pensé qu’ils avaient besoin d’en appeler un. Les clients ont accepté une solution simple, rapide et peu coûteuse d’appeler un taxi. Bientôt, ils accepteront que leur taxi arrive sans qu’ils l’aient demandé. C’est ainsi que l’intelligence artificielle va de plus en plus gérer notre quotidien.

 

Vous avez déjà fait des statistiques qui pourraient étonner nos lecteurs ?

Nous avons comparé le comportement de l’utilisateur américain avec l’utilisateur allemand. Un Américain voit un produit, regarde le prix, et achète. Un Allemand va d’abord lire les conditions de livraison, les conditions générales de vente, les éléments de réassurance, avant même de regarder le produit ou le prix et achètera ensuite. En tout, 20% des Allemands lisent les CGV avant de passer à l’achat ! Il faut donc adapter le parcours et contenu à leur comportement. Nous avons aussi analysé les comportements des femmes sur les sites de e-commerce par rapport à celui des hommes, celui des seniors par rapport aux jeunes… Une grande partie de nos datas analysts travaillent sur la génération de demain, que l’on appelle la génération Z, pour savoir comment elle va évoluer. C’est un enjeu majeur pour le e-commerce mondial.

 

Vos ingénieurs sont tous en France, pourquoi ?

Parce qu’ils sont excellents. Ils ont un niveau absolument sidérant ! Et leur rapport qualité/prix est également meilleur qu’aux USA, dans toutes les catégories (data analyst, data scientist, back, front…).

 

Le nouveau président de la République a proposé énormément de mesures en faveur des entreprises, que ce soit pour baisser les charges, favoriser l’arrivée d’investisseurs, améliorer et faciliter la collaboration entre le privé et le public… Ce sont de bonnes solutions ?

Je ne me permettrai pas de juger toutes les mesures d’Emmanuel Macron, en particulier en terme d’optimisation fiscale puisque ce n’est pas du tout mon but, mais je vois bien qu’un vent nouveau s’est mis à souffler. La nouvelle génération ne s’arrête plus aux frontières nationales, ni même aux frontières de l’Europe, elle comprend la mondialisation et on commence à voir naître des ambitions mondiales chez des start-uppers.

La France est en train de redorer son image à l’international, elle a vraiment tout pour devenir un leader dans l’innovation. La France a les moyens, dans les 5 années qui viennent, de réaliser le potentiel que nous pensons tous qu’elle a. Il y a la jeunesse, la fougue, l’énergie. La base est là.