Le Web Summit, événement majeur de l’entrepreneuriat digital, est né en Irlande en 2009. Il a émigré en 2016 au Portugal initialement pour 3 ans, et vient d’y signer pour 10 ans de plus à l’occasion de sa dixième édition, en prenant un tournant en terme de maturité. Il s’est achevé la semaine dernière, en abordant de front les grandes questions et tendances actuelles du monde digital.

 

légende photo: Ev Williams, CEO et fondateur de Medium, en clôture de l’événement (Crédit JFC)

 

Plus de 60 intervenants de renom ont parlé ces 10 dernières années et les interventions du Web Summit 2017 avaient initié sa différentiation vers des speechs porteurs de sens. Certains l’ont appelé le “Davos du web” ce qui est largement exagéré car le Web Summit, c’est avant tout 4 halls de plusieurs milliers de mètres carrés remplis d’entreprises digitales petites et grandes qui exposent leur savoir-faire.

Mais les interventions des stars du digital dans l’immense Altice Arena de 20.000 places, attendues et remarquées, témoignent d’une belle profondeur d’analyse, couplée à un sens de la responsabilité. Plusieurs orateurs sont revenus sur les dérives du web des 12 derniers mois concernant les fuites de données, les “fake news” qui sont utilisées industriellement pour manipuler l’opinion, et l’utilisation abusives des données des réseaux sociaux pour influencer les différentes élections. Tout le monde avait en tête le scandale “Cambridge Analytica”, du nom de l’entreprise dont il a été démontré qu’elle a aidé significativement Donald Trump à être élu, grâce à des méthodes peu orthodoxes. Les grands acteurs américains y sont d’autant plus sensibles que bien peu d’entre eux semblent avoir voté pour ce dernier. Les fuites massives de données personnelles (Facebook… ) sont également un thème récurrent de communication. Christopher Wylie, le lanceur d’alerte qui a dénoncé le scandale de Cambridge Analytica, et son influence décisive sur le Brexit, déclarait que Facebook n’en fait toujours pas assez pour se rattraper.

In fine, les acteurs pointent les limites des process de contrôle automatisés du contenu, à l’instar  d’Ev Williams, CEO et co-fondateur de Medium, ancien CEO de Twitter : “Nous ne pouvons pas nous fier à des algorithmes pour déterminer la qualité”. Ce qui répond parfaitement à Sir Tim Berners-Lee, un des principaux inventeurs du Web en 1989, qui avait introduit le show par un poignant appel à un nouveau contrat moral pour le Web, #ForTheWeb, incitant fortement les acteurs qui ont une influence sur le destin du web à prendre leurs responsabilités. Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances et du ministre de l’Action et des Comptes publics a immédiatement annoncé que la France serait le premier Etat à y adhérer, alors que Google et Facebook avaient déjà déclaré leur soutien. 

Un fort accent est également porté sur le développement durable, avec un partenariat émergeant avec les Nations Unies sur ce volet, ainsi que sur la visibilité des femmes dans la technologie, #WomaninTech, et elles représentaient près de 45% du total des visiteurs de cette édition, un record.

Les 70000 participants sont autant constitués de start-up, près de 2000 exposants (un chiffre en léger retrait par rapport à 2017), que d’investisseurs et de diverses grandes entreprises du digital. 1200 intervenants se répartissent sur une dizaine de scènes pendant 3 jours dans un show maintenant très bien rodé.

Des grandes entreprises du digital comme AWS, Google, Microsoft et Accenture sont très présentes au Web Summit pour démontrer leurs solutions. Mais ce sont surtout des centaines de start-up, qui changent chaque jour, qui peuplent les années avec des stands de 1,5 m de large par allées entières .

 

Des centaines de start-up défilent chaque jour, avec une signalétique très claire (crédit JFC)

 

Tendance : la blockchain se rationalise

Si en 2017, de très nombreuses entreprises manifestaient leur intention d’émettre des cryptomonnaies en lançant leur ICO (“Initial Coin Offering”), la plupart ont maintenant compris que cette voie de financement devenait réservée à un très faible nombre de projets. En dehors du sponsoring de la plateforme de trading eToro, les cryptomonnaies y furent bien moins visibles, alors que les solutions technologiques à base de blockchain deviennent plus répandues, pragmatiques et solides d’année en année. De l’immobilier, ou l’on parle désormais de « tokenisation de l’immobilier », aux réseaux sociaux ou à l’alimentation, les solutions à base de blockchain se sont diffusées dans quasiment tous les domaines.

L’intelligence artificielle (IA) se segmente également et cesse d’être un mot valise à la mode (“buzz word”). L’IA dans la vidéo n’a rien à voir avec l’utilisation d’algorithmes dans le commerce de détail ou le voyage. Donc chaque start-up utilisant des solutions d’IA prend le temps d’expliquer la différentiation de leur approche algorithmique et les progrès effectués d’année en année dont la précision et la pertinence sont remarquables. 

Si les interfaces vocales restent dynamiques (“Voice is the new screen”), leur explosion n’a pas eu lieu dans les stands des start-up. En revanche les interfaces projetées en 2D et 3D, notamment via l’utilisation de lunettes qui identifient les personnes et affichent des informations en réalité virtuelle ont fortement progressé, à l’instar d’Avegant, qui propose ni plus ni moins que de remplacer le mobile en appuyant sur des touches projetées dans le monde réel ou en montrant en 3D son interlocuteur.

 

L’Autotech progresse fortement

Les solutions de conduite électriques et autonomes ont pris énormément d’ampleur, au point d’occuper désormais presqu’un hall entier au Web Summit, des fonds d’investissement y étant dédiés. Beaucoup d’Allemands du secteur sont fortement présents, Siemens, BMW ou Mercedes. 2 finalistes sur 3 du concours de pitch de start-up étaient du domaine de la conduite autonome, dont le gagnant Wayve, une start-up de Cambridge désignée par le jury contre l’avis du public. L’Autotech se segmente en de très nombreuses spécialités qui « disruptent » conjointement la mobilité et donnent lieu à une redistribution de la chaine de valeur, au profit de ceux qui gèrent la data et au détriment de ceux des constructeurs qui sont en retard sur ce domaine.

La santé est également un domaine qui a bien progressé avec de plus en plus de start-up « Healthtech » et des interventions remarquées des petits et des grands acteurs du domaine, qui arrivent au Web Summit de façon très visible.

Au total, il faut être difficile pour rentrer frustré de Lisbonne. Si cette année n’a pas donné lieu à des changements ou des sorties spectaculaires, cet événement accessible et interpellant reste un des plus massifs et incontournables pour comprendre l’évolution très rapide du monde digital, avec un niveau d’interventions qui reste celui d’un leader. Le passionnant fil rouge de cette réflexion pourrait inspirer les futurs événements de l’écosystème.