Les récents déboires d’Ascoval replacent sur le devant de la scène la difficulté à parler de la transformation industrielle en France, tellement les conséquences sont difficiles à entendre pour ceux qui ont tout à perdre. Et ce n’est pas la première fois que cette situation se produit : Alstom Power, Continental, Whirlpool, GM&S, Goodyear…

Chaque fois, on assiste à la même gesticulation. Les syndicats crient au scandale, les salariés sollicitent l’aide du gouvernement qui se doit d’être dans la posture de répondre, et on trouve une solution temporaire qui prolonge la vie de l’usine inexorablement condamnée à une fermeture ou à une délocalisation.

Sous un angle rationnel, il est évident que certaines activités industrielles doivent fermer, ou être délocalisées. C’est la conséquence d’une concurrence internationale, d’une évolution de la demande, ou d’une rupture technologique. Simultanément, d’autres activités se créent ailleurs et génèrent des emplois, fruits d’une innovation dopée par les technologies. La « destruction créatrice » chère à Schumpeter est dans l’ordre des choses, mais il n’en reste pas moins qu’elle renvoie à un processus de déséquilibre fondamental combinant la destruction (effets néfastes) et la création (effets positifs).  Localisation des bassins d’emploi, qualification requise… de nombreux critères séparent la demande de l’offre d’emploi. Mais peut-on dire toute la vérité et l’assumer ? A demi-mot, Bruno Le Maire a choisi d’évoquer avec courage le fait que « l’éventuelle fermeture de l’usine d’Ascoval faisait partie des options ». Au moins, le scénario du pire a le mérite d’être posé sur la table, même s’il ne sera pas réellement considéré par les protagonistes tant que d’autres alternatives demeureront. Une rationalité crue n’est jamais récompensée car c’est l’émotion qui prime dans ces situations.

Par le passé, on a souvent employé la stratégie court-termiste « de la moins mauvaise solution ». On prolonge un peu l’activité artificiellement, on négocie pour qu’elle ne ferme pas en espérant que cela prépare les esprits en douceur à accepter l’inexorable. Tous les moyens sont bons : commande anticipée de l’État, baisse de charges, négociation d’un plan d’investissements… Du fait de la forte charge émotionnelle, le décideur ou le dirigeant espère ainsi être crédité pour sa bonne gestion de la situation. Juguler l’adversité est toujours populaire.  Mais cela revient à une vision un peu sommaire ! Telle un boomerang, la situation revient souvent quelques mois après avec une criticité économique accrue.

Pour autant, peut-on avoir un discours de transparence en pareil cas ? C’est-à-dire faire à la fois entendre l’indicible à ceux qui ont tout à perdre et éviter l’aveu de faiblesse face à une situation souvent inextricable économiquement. Cela pose en premier lieu le sujet du courage dont doit faire preuve celui qui s’expose à un discours de vérité. Il faut savoir gérer son image de leader pour éviter la tâche indélébile d’une franchise trop débridée. Ensuite vient la manière de faire. Une des solutions réside souvent dans la compréhension de l’enjeu derrière la posture des acteurs. Comme le déni initial fait partie de l’attitude normale face à un changement, le reconnaître et l’accepter dans un premier temps est la seule attitude permettant de le dépasser. Si l’empathie prime dans la gestion de cette phase, c’est une attitude assertive qui doit permettre de poser le véritable enjeu après. Ici, l’emploi de chacun des salariés, au-delà de la fermeture de l’usine. Dans ce cas, seule une démarche de reconversion et de reclassement vers d’autres emplois est réellement pérenne ; encore faut-il que les collaborateurs impactés acceptent d’être mobiles géographiquement. La responsabilité de l’entreprise, c’est d’anticiper, de préparer avant que la fermeture ne devienne la seule option. Du côté des pouvoirs publics, il s’agit d’accepter la transition industrielle en aidant à fluidifier le reclassement et la reconversion. Quant aux malheureux collaborateurs de ces usines, ils doivent admettre que la responsabilité de leurs maux n’incombe pas toujours au chef d’entreprise seul ! Demain, le recours grandissant à l’intelligence artificielle, à la réalité augmentée ou à la blockchain va accélérer encore cette transition industrielle. Peut-être que la meilleure approche est désormais d’essayer de dépasser nos appréhensions et d’apprendre à réellement gérer ces situations sans faux-semblants.