Pour la première fois de son existence, la domination du Google Play Store sur les appareils Android est menacée, ce qui pourrait saper la capacité de Google à contrôler Android.

Fortnite est actuellement, et de loin, le plus grand succès du moment dans le monde du jeu vidéo, avec plus de 100 millions de joueurs réguliers et un chiffre d’affaires mensuel de 300 millions de dollars. La prochaine étape de son développement est de s’étendre sur les plateformes mobiles et, bien que le jeu soit numéro 1 sur l’Apple Store en termes de recettes, il est introuvable sur Android. La raison est simple : Epic a décidé de sauter la case Google Play, et de rendre le jeu disponible uniquement sur son site. La manoeuvre est possible grâce à la grande accessibilité d’Android, mais cette fonctionnalité est complètement verrouillée sur iOS. L’acquisition du jeu est donc un peu plus compliquée pour les utilisateurs d’Android, qui doivent savoir où trouver le jeu, et comment autoriser des installations depuis des sources tierces.

Le problème le plus évident lié à ce choix est celui de faux sites prétendant être celui de Fortnite et proposant des fichiers contenant des virus. Epic Games a déjà fait supprimer 47 sites frauduleux, et s’est intégralement lancé dans le véritable tonneau des Danaïdes que représente fatalement ce genre de lutte . Cependant, si l’on prend en compte les recettes générées par le jeu, le fardeau semble en valoir la peine, puisque Epic n’a pas à reverser 30% de son chiffre d’affaire à Google.

Malgré ces difficultés, Fortnite a été installé 15 millions de fois en 21 jours (voir ici) en dehors de Google Play. Un score particulièrement impressionnant, d’autant plus que le jeu est encore dans une phase d’accès réservé aux invités, et que la plupart de ces installations concernent sans doute des appareils Samsung. En effet, la fragmentation endémique d’Android signifie que garantir une expérience similaire d’un appareil à l’autre est un véritable défi. Cependant, Epic souhaite s’assurer que Fortnite fonctionne partout de façon optimale. Ce choix a du sens, puisque Samsung domine le marché Android, ce qui signifie qu’Epic peut s’assurer de couvrir le plus grand nombre de joueurs avec une seule version de son application.

Il est clair que de grands efforts sont nécessaires pour optimiser Fortnite pour le nombre impressionnant de configurations matérielles et d’interfaces existantes, mais étant donné sa rentabilité, l’investissement vaut la peine d’être fait. On peut donc s’attendre à ce que ces efforts continuent et s’intensifient en même temps qu’augmente le nombre d’installations sur appareils Android.

Le message est clair : Google Play n’est pas forcément nécessaire pour connaître le succès sur Android. L’immense majorité de la valeur sur ce système est créée par une poignée d’applications et de services, ce qui signifie que d’autres services pourraient aussi quitter Google Play avec succès et distribuer eux-même leurs produits, en gardant 100 % de leur chiffre d’affaire au lieu de 70 % seulement.

Pour Google, le plus important n’est pas l’argent mais le contrôle. La firme utilise la popularité de Google Play auprès des utilisateurs pour forcer les fabricants de téléphones à distribuer ses applications et services et les installer par défaut sur leurs appareils. Le résultat ? Google a standardisé les appareils Android, et a vidé l’industrie de sa rentabilité, tout comme Microsoft et Intel avec les PCs.

Avoir ses applications au premier plan et installées par défaut sur les appareils Android a sans aucun doute favorisé leur utilisation et apporté d’énormes profits à Google. Cependant, si les plus grands services et applications n’ont plus besoin de Google Play, alors sa capacité à forcer ses apps à être mises en avant risque de diminuer, et avec elle son chiffre d’affaires. Évidemment, il est aussi possible que les logiciels Google soient si ancrés dans les habitudes des utilisateurs que ceux-ci choisissent de les utiliser, qu’ils soient présent dès le départ ou non sur leur appareil.

Dans tous les cas, si les applications et les services principaux devaient prendre leur indépendance vis à vis de Google Play, alors le contrôle exercé par Google sur Android se verra réduit. La décision d’Epic de prendre ce chemin est basée sur l’accord de partage des recettes, et met donc en lumière une bonne raison pour Google de diminuer sa part. En effet, les avantages stratégiques et financiers inhérents au contrôle et aux recettes liées à la publicité sont sans doute bien supérieurs aux pertes qu’essuierait Google en choisissant un partage des recettes moins avantageux. Une telle décision aurait également pour effet de dissuader d’autres créateurs de distribuer eux-mêmes leur produits.

Le succès de Fortnite résonne comme un coup de semonce pour Google, mais impossible pour le moment de savoir si le géant du Web y réagira.