Après un été marqué par une reprise plus rapide que ce qui avait été envisagé pour l’économie française, le gouvernement s’apprête à dévoiler son nouveau « plan d’investissement » annoncé par le président de la République lors de son allocution du 12 juillet dernier. Après les mesures d’urgence égrainées depuis mars 2020, un plan de relance présenté en grande pompe quelques mois plus tard, pourquoi notre industrie a-t-elle spécifiquement besoin de ce coup de pouce supplémentaire pour se relever ?

 

Tout simplement parce que le bateau industriel français ne se contente pas de faire du surplace en plein océan productif mondial : il coule. Le climat des affaires dans l’industrie, au plus haut en juin dernier (+ 3 points) n’y changera rien. Non seulement l’expansion de l’activité manufacturière a ralenti en juillet dernier, selon l’Institut IHS Markit, mais l’attrition industrielle hexagonale est bien plus profonde et structurelle.

L’histoire est cruelle pour l’orgueil économique national. Car notre fierté industrielle, qui avait atteint son apogée avec le premier vol commercial du Concorde et la sortie du premier prototype TGV 001 des ateliers d’Alstom (Belfort) en décembre 1971, paraît bien entamée cinq décennies plus tard. De revers en désillusions, l’industrie tricolore est devenue le talon d’Achille de notre économie. Elle pèse aujourd’hui pour moins de 13% dans le PIB, contre plus de 25% en Allemagne et même plus de 19% encore chez notre voisin transalpin.
Avec des conséquences en chaîne : sur le chômage bien sûr, avec une perte d’au moins 1,6 million d’emplois sur trente ans, mais aussi sur notre commerce extérieur, avec des parts de marché qui ont fondu comme neige au soleil, pour descendre encore en dessous de la barre des 3% du commerce mondial dans le contexte de ralentissement des échanges internationaux depuis mars 2020.
Qu’on en prenne toute la mesure : sous l’effet de la désindustrialisation, l’économie française perd son rang commercial y compris en Europe, ses emplois, mais elle creuse aussi sa propre tombe en termes d’indépendance et de souveraineté. Au point d’essuyer de cruelles humiliations depuis que la crise a révélé l’étendue de nos fragilités : difficultés d’approvisionnement en masques, tests et actifs pharmaceutiques, absence de vaccins, pénuries de composants électroniques…

La France doit-elle une nouvelle fois baisser les bras, rendre les armes et capituler face à l’ampleur d’un désastre industriel qui semble totalement hors de contrôle ? Après le dépeçage en règle de plusieurs de ses fleurons au cours des vingt dernières années (de Pechiney en 2003 à Technip en 2017 en passant par Arcelor en 2006, Alstom Energie en 2014 ou encore Lafarge en 2015), il n’est plus temps de tergiverser.
Pour la première fois depuis les « Trente Glorieuses », notre pays semble vouloir s’armer d’un vrai plan pour enrayer la catastrophe industrielle et reconquérir son rang et sa puissance productive d’antan.
Le nouveau plan d’investissement annoncé le 12 juillet par le président de la République, Emmanuel Macron, représente de ce point de vue le troisième étage d’une fusée qui a pour ambition de propulser l’industrie hexagonale dans le futur. Avec beaucoup d’incertitudes sur sa portée.
Le chef de l’Etat en a en tout cas résumé clairement l’enjeu dans son allocution : bâtir « la France de 2030 et faire émerger dans notre pays et en Europe les champions de demain ». Ambition sous-jacente : replacer notre pays parmi les nations leaders sur les technologies de rupture, afin de recouvrer notre indépendance industrielle et technologique.

Mais comment s’y prendre alors que toutes les tentatives précédentes ont jusqu’à présent échoué ?

Si on doit la résumer simplement, la stratégie de reconquête industrielle française repose actuellement sur trois instruments principaux.

Le premier pilier, c’est le soutien à l’amélioration de la compétitivité des secteurs productifs. Le président François Hollande (2012-2017) avait fait un premier pas significatif dans cette direction avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) et le pacte de responsabilité. Emmanuel Macron amplifie cette politique avec la trajectoire de baisse de l’impôt sur les sociétés, la transformation du CICE en baisse de charges pérenne et surtout la baisse des impôts de production, inespérée au regard de la situation des finances publiques. Des efforts qu’il faudra encore accroître, car malgré un allègement de 20 milliards sur deux ans, les impôts de production en France représenteront encore 2,8% du PIB, contre seulement 0,4% chez notre voisin d’outre-Rhin…

La seconde contribution à la réindustrialisation apparait dans le plan France Relance. L’objectif fixé est de renforcer les filières d’excellence, de développer les marchés d’avenir et de mener une action nouvelle et ciblée sur les approvisionnements critiques et la prévention des risques de rupture. Avec plusieurs leviers du plan d’action qui en découlent : diversification des sources, constitution de stocks stratégiques et aides à la relocalisation. En tout, ce sont 2,1 milliards d’euros d’investissements industriels qui sont mis sur la table, dont une enveloppe de près de 900 millions d’euros destinée à favoriser le rapatriement d’activités.
Or, le plan de relance avance. C’est indéniable. Au 31 décembre 2021, ce sont 70 milliards d’euros sur les 100 que compte le dispositif de relance qui devraient avoir été engagés, selon Bruno Le Maire. Mais si cela soutient la croissance à court terme – désormais espérée à hauteur de +6% par le gouvernement pour cette année -, cela ne sera pas suffisant pour soutenir une dynamique forte et durable de renforcement de notre souveraineté industrielle et médicale.

Le plan d’investissement voulu par le chef de l’Etat est un troisième instrument d’intervention, de moyen/long terme, devant rehausser encore l’ambition d’indépendance stratégique que se fixe le gouvernement pour l’avenir.

Les détails du dispositif ne seront connus qu’à la rentrée. Mais d’ores et déjà plusieurs informations ont filtré. Contrairement au plan de relance, il devrait être ciblé sur quelques secteurs porteurs seulement (a priori semi-conducteurs, biotechnologies et santé, batteries, hydrogène et décarbonation de l’industrie). L’enveloppe budgétaire allouée se situerait entre 20 et 30 milliards d’euros sur cinq ans. Les chaînes de valeur choisies devraient l’être en tenant compte de trois critères principaux : un marché, une industrie existante en France et les compétences. Enfin, il est prévu que le plan comporte un volet « capital humain », car les auteurs du futur plan postulent que sans compétences disponibles aucun mouvement d’ampleur ne peut être espéré en termes de réindustrialisation.

Que peut-on vraiment attendre de ce nouveau dispositif ? Et à quelles conditions pourrait-on imaginer qu’il soit efficace au regard de l’objectif de réindustrialisation massive qu’il sous-tend ?

Le débat ouvert par l’annonce préliminaire faite par Emmanuel Macron le mois dernier porte d’abord sur le dimensionnement du plan d’investissement. Après les 100 milliards du plan de relance sur deux ans, une enveloppe trois, voire quatre fois, inférieure et sur cinq ans interroge. La députée socialiste Valérie Rabault réclame, par exemple, 50 à 70 milliards répartis sur deux exercices.
Mais, sans qu’on puisse la qualifier de faux problème, la question du montant de l’enveloppe compte moins que celle de l’origine de l’impulsion et du pilotage du plan. Plusieurs économistes (comme Elie Cohen) recommandent d’inscrire le plan d’investissement dans un programme communautaire de grande ampleur, occasion assez utile de rappeler que la reconquête industrielle doit s’envisager d’abord à l’échelle du continent si l’on veut obtenir de vrais succès autour de champions européens.
S’agissant du pilotage, comment va-t-on s’assurer qu’un euro investi dans le cadre du nouveau dispositif d’investissement sera un euro utile pour l’objectif de souveraineté économique ? En termes de méthode, tout doit être entrepris pour éviter qu’on monte une usine à gaz de plus où l’Etat déciderait d’en haut les investissements à réaliser. Tout l’enjeu de la gouvernance sera donc de bien partir des besoins des entreprises et de les confronter à l’ambition nationale. Le rôle des filières sera par conséquent majeur dans la réussite ou non du plan d’investissement.

Autre point sensible : le ciblage du plan. La tentation d’une liste trop large est a priori écartée. Et les secteurs pré-identifiés l’ont été de manière judicieuse. L’enjeu de la nouvelle énergie hydrogène est ainsi devenu majeur, avec la perspective dans les années à venir de permettre aux véhicules de grande taille voire aux avions de se déplacer en émettant de l’eau ou aux acteurs de la filière sidérurgique de fabriquer un acier « vert ». Autre exemple : la biotechnologie, pour laquelle les pouvoirs publics pourraient injecter 7 milliards dans le plan d’investissement, avec l’objectif de faire de l’hexagone le premier pays européen pour le développement et la production de nouvelles biothérapies.
Le dernier sujet qui ne doit pas être sous-estimé dans le plan, c’est l’éducation et la formation. Les résultats des élèves français en mathématiques dans le secondaire ont été marqués par un effondrement au cours des dernières décennies. Si l’on veut redresser la barre dans la formation des ingénieurs, dans les technologies et la recherche, notre pays doit de nouveau tout faire pour élever le niveau en mathématiques des élèves au collège et au lycée, mais aussi améliorer les formations d’ingénieurs en intelligence artificielle…
On l’aura compris : les chantiers auxquels prévoit de s’atteler le gouvernement dans le cadre du plan d’investissement sont titanesques. Dans le meilleur des cas, les résultats ne seront visibles qu’à cinq voire dix ans. La fin de la « capitulation industrielle » suggérée par l’engagement dans cette nouvelle étape de soutien à l’appareil productif hexagonal est d’ores et déjà une très bonne nouvelle…

 

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