Orlando Bravo est aujourd’hui l’un des négociateurs de Wall Street les plus doués. Retour sur le parcours d’un homme qui ne se destinait pas au capital-investissement dans sa jeunesse.

En 1985, alors âgé de 15 ans, il quitte sa ville natale de Mayagüez (Porto Rico) et s’installe à Bradenton (Floride) pour rejoindre l’école de tennis parmi les plus exigeantes, celle de Nick Bollettieri. Son quotidien n’est alors pas des plus reposants : il se réveille à l’aube, suit des cours à la St. Stephen’s Episcopal School puis se rend sur les cours de tennis à partir de midi. Il y affronte d’autres étudiants comme André Agassi ou Jim Courrier sous le soleil brûlant de la Floride. Au coucher du soleil, après une heure de pause pour se laver et pour manger, il se met à étudier, puis rentre se coucher dans son petit appartement où logent quatre étudiants par chambre, comme à l’armée. Six jours par semaine, la routine recommence, et ce, pendant une année entière. Pour son ancien colocataire Courier : « C’était Sa Majesté des mouches, version tennis ».

Cet environnement extrêmement compétitif permettra à Orlando Bravo de se classer 40e junior aux États-Unis. Il se souvient : « C’était une vraie leçon d’humilité. J’ai accompli un travail acharné et c’est là que j’ai compris que je pouvais être efficace sous pression et dans la douleur ».

C’est grâce à ce courage et cette persévérance qu’Orlando Bravo a pu atteindre le top du capital-investissement. Si son nom ne vous est pas familier, il est pourtant la force motrice qui se cache derrière la société la plus prospère de Wall Street, avec 39 milliards de dollars en actifs, Thoma Bravo.

En février dernier, HEC Paris et Dow Jones ont désigné Thoma Bravo comme l’investisseur en rachat d’entreprises le plus performant au monde, après avoir étudié 898 fonds levés entre 2005 et 2014. Selon les données publiques analysées par Forbes, les fonds de Thoma Bravo ont dégagé un rendement net de 30 % par an, soit bien plus que des entreprises similaires telles que KKR, Blackstone et Apollo Global Management. Les chiffres sont même supérieurs à l’entreprise de rachat de sociétés informatiques, Vista Equity Partners, son principal concurrent. Depuis 2015, Orlando Bravo a vendu ou côté 25 investissements pour une valeur totale de 20 milliards de dollars, soit quatre fois leur coût initial. Son secret ? Il n’investit que dans des sociétés informatiques réputées.

Orlando Bravo explique lui-même avec un doux accent portoricain : « La rentabilité des logiciels était vraiment importante. Cela n’avait rien à voir avec les autres secteurs sur lesquels je m’étais renseigné. Ça a été une évidence ».

Depuis 2003, l’entreprise Thoma Bravo a réalisé 230 transactions de logiciels pour plus de 68 milliards de dollars. Elle supervise aujourd’hui un portefeuille de 38 sociétés de logiciels, qui génèrent un chiffre d’affaires annuel non loin de 12 milliards de dollars et qui emploient 40 000 personnes. Forbes estime la valeur de l’entreprise, qui appartient entièrement à Orlando Bravo et à quelques associés, à 7 milliards de dollars. Compte tenu de sa participation dans l’entreprise et des liquidités qu’il détient dans ses fonds, Orlando Bravo dispose d’une fortune de 3 milliards de dollars. Cela fait de lui le premier milliardaire d’origine portoricaine, mais cela suffit également pour le faire entrer à la 287e place du classement Forbes 400 des Américains les plus riches en 2019. 

En sa qualité de joueur de tennis qui travaille sans relâche sur les courts, Orlando Bravo a fait du capital-investissement une discipline simple. Il y a près de 20 ans, il comprend que les logiciels et le capital-investissement font bon ménage. Depuis, il n’a jamais investi ailleurs, affinant sa stratégie et sa technique au fil de ses contrats. Il cherche les entreprises qui proposent des logiciels innovants, comme Veracode (un fabricant de dispositifs de sécurité pour codeurs basé dans le Massachusetts) ou Ellie Mae (le système par défaut des prêteurs hypothécaires en ligne basé en Californie), que son entreprise a obtenu pour 3,7 milliards de dollars en avril dernier. Parmi ses investissements, environ 150 millions de dollars sont en réalité des ventes de clients réguliers, trop spécialisés pour attirer l’intérêt des géants comme Microsoft et Google. Orlando Bravo cherche à faire mieux qu’eux avec de meilleures opérations, et sa stratégie d’acquisition ou de redressement est déjà élaborée.

 

Les potentialités de transactions sont toujours plus nombreuses. Sur les marchés publics, on trouve désormais plus de 75 sociétés de logiciels d’abonnement, pour une valeur estimée à 1000 milliards de dollars, qui sont toutes dans le viseur d’Orlando Bravo. Il y a une dizaine d’années, ces sociétés étaient bien moins nombreuses sur le marché, puisqu’on en comptait environ 20. Les investisseurs du monde entier réclament à grands cris l’accès aux fonds de son entreprise, et les sociétés de prêt sont disposées à sortir le chéquier pour financer son prochain gros contrat. L’homme d’affaires précise : « Les occasions qui se présentent aujourd’hui sont les plus belles que j’aie jamais vues. Ce secteur est en pleine explosion et connaît des transformations structurelles profondes ».

Mais Orlando Bravo n’est pas arrivé de nulle part. À Porto Rico, il grandit dans une famille privilégiée installée dans la ville coloniale espagnole de Mayagüez, qui a pendant des années approvisionné en thon les conserveries locales Starkist, Neptune et Bumble Bee. Son grand-père et son père ont dirigé Bravo Shipping dès 1945, une affaire lucrative qui se faisait l’intermédiaire des énormes navires de pêche au thon arrivant au port de Mayagüez. Avec ses frères, Orlando fréquente une école privée dans les collines de la ville et passe son temps libre à bord du bateau à moteur de la famille.

Il commence le tennis à l’âge de 8 ans, et s’entraîne sur les courts de l’université locale et de l’hôtel Hilton de la ville. Plus tard, sa famille accepte de l’emmener à San Juan les week-ends, à deux heures de là, pour s’entraîner à un meilleur niveau. Il se souvient : « Ce que j’aimais dans le tennis, c’était l’opportunité. Je venais de Mayagüez, et je me rendais à la capitale pour réussir. J’étais l’outsider ! »

Orlando Bravo devient rapidement l’un de meilleurs joueurs de Porto Rico, lui permettant ainsi d’atterrir à la Tennis Academy de Nick Bollettieri puis de rejoindre l’équipe de tennis à l’Université Brown. Il y trouve rapidement ses marques et obtient en 1992 un diplôme en sciences économique et politique. Son parcours lui ouvre les portes de la banque américaine Morgan Stanley, qu’il rejoint en tant qu’analyste dans le département des fusions et acquisitions, où il travaille 100 heures par semaine sous l’égide du célèbre négociateur Joseph Perella.

Grâce à sa maîtrise de l’espagnol, Orlando Bravo se retrouve face à des clients, tandis que les autres analystes s’affairent en coulisses. En 1993, il travaille pour Gustavo Cisneros, un milliardaire vénézuélien qui fait l’acquisition de la chaîne de supermarchés portoricaine Pueblo Xtra International, et qui lui ouvre les yeux sur le monde du rachat d’entreprises. Il affirme également que cette expérience lui a permis de savoir qu’il n’était pas fait pour être banquier. 

Orlando Bravo se tourne donc vers l’Université de Stanford, où il insiste pour suivre à la fois les cours de l’école de droit et de l’école de commerce. Il travaille pendant un été chez Seaver Kent, une coentreprise établie en Californie, avec le Texas Pacific Group de David Bonderman, spécialisée dans les transactions sur le marché intermédiaire. Après avoir obtenu son diplôme en 1998, le succès n’est pas immédiat pour Orlando Bravo qui reste plusieurs mois sans emploi. Après une centaine de candidatures, son CV attire l’attention de Carl Thoma, l’un des associés fondateurs de GTCR, une société d’investissement privé basée à Chicago. Carl Thoma, aujourd’hui âgé de 71 ans et supposé milliardaire, raconte : « La plus grosse erreur que Texas Pacific ait commise, c’est de ne pas lui avoir fait d’offre d’emploi ».

Carl Thoma envoie alors le jeune portoricain à San Francisco pour trouver de nouveaux investissements et renforcer la présence de l’entreprise dans la région. Mais ses premiers contrats, conclus alors qu’il n’avait pas encore 30 ans, sont catastrophiques. Il soutient deux start-ups de conception de sites web, NerveWire et Eclipse Networks, juste au moment où la bulle Internet éclate. Les deux sociétés perdent alors une grande partie des 100 millions de dollars investis par Orlando Bravo. Il déclare à ce sujet : « J’ai appris que je ne voulais plus jamais investir dans des choses risquées. Cela a été trop douloureux à vivre ». La société d’investissement connaît d’autres difficultés, avec des placements sous-performants dans le pétrole, le gaz et les télécommunications. Elle est même l’une des moins performants du secteur à l’époque.

Mais les échecs répétés finiront par donner une leçon fructueuse à Orlando Bravo et à ses associés. Le jeune homme réalise qu’il avait commis l’erreur de soutenir des entrepreneurs débutants, une décision fondamentalement risquée alors qu’il pouvait acheter pour le même prix des entreprises déjà établies, proposant des logiciels de niche à une base de clients fidèle. Avec l’accord de Carl Thoma, il se spécialise donc dans le secteur. Le marché fourmille alors d’entreprises en faillite ouvertes pendant la bulle Internet et en mal d’acheteurs intéressés. Orlando Bravo se met au travail et achète en 2002 Prophet 21, un fournisseur de logiciels destiné aux distributeurs des secteurs de la santé et de la fabrication, son premier coup de maître.

Plutôt que de faire table rase sur l’équipe, Orlando Bravo travaille de concert avec Chuck Boyle, le PDG de Prophet 21, afin d’augmenter les profits en éliminant la concurrence. Lorsque Chuck Boyle décide d’acheter la société Faspac, le jeune investisseur s’envole pour San Diego afin de travailler dans le garage du propriétaire de Faspac pendant cinq jours et d’analyser ses contrats pour déterminer les gains potentiels de la transaction. Le PDG de Prophet 21 se souvient : « Orlando ne nous a pas simplement aidés au plus haut niveau en matière de stratégie, mais aussi lorsqu’il fallait mettre la main à la pâte ». Après sept acquisitions, Bravo vend l’entreprise pour 215 millions de dollars, soit cinq fois sa valeur d’origine.

Le logiciel devient rapidement le secteur de prédilection d’Orlando Bravo alors que GTCR connaît un fort succès. En 2005, les deux hommes recrutent trois employés (Scott Crabill, Holden Spaht and Seth Boro) chargés de se pencher sur les applications logicielles, la cybersécurité et les infrastructures Web. Tous sont aujourd’hui encore associés directeurs du cabinet.

La véritable aubaine d’Orlando Bravo arrive en pleine crise financière, alors que Carl Thoma vient de se séparer de son associé Bryan Cressey et inclut le jeune investisseur dans le nom de la nouvelle société : Thoma Bravo. Dès lors, ils se spécialisent dans l’investissement de logiciels, avec Orlando Bravo aux commandes.

Une série de rachats d’entreprises à hauteur d’un milliard de dollars s’en suit : Blue Coat (société de sécurité réseau basée en Californie), Digital Insight (éditeur de logiciels financiers également basé en Californie) et Deltek (prestataire de logiciels de gestion de projet basé en Virgine), dont la valeur a plus que doublé sous la direction de notre jeune prodige de l’investissement. En 2009, le premier fonds de la société, constitué uniquement de logiciels, affiche un rendement annualisé net de 44 % au moment de la vente de ses placements, permettant ainsi aux investisseurs de multiplier leurs revenus par quatre et de prouver le potentiel du secteur. Orlando se targue : « À chaque fois que nous nous intéressions à un contrat qui ne concernait pas un logiciel, ils paraissaient toujours bien  moins intéressants que les transactions logicielles ».

Après deux décennies passées à étudier des logiciels, Orlando Bravo est aujourd’hui capable de reconnaître des schémas clairs. Il explique par exemple que lorsqu’une entreprise ouvre la voie sur un produit, ses ventes explosent puis ralentissent inévitablement au fur et à mesure que la concurrence apparaît. Un PDG utilisera souvent ce signal pour se tourner vers de nouveaux marchés ou dépenser beaucoup pour augmenter ses ventes. Pour y remédier, Orlando Bravo et ses dix associés travaillent aux côtés de 22 cadres et anciens cadres issus de l’industrie du logiciel, qui interviennent à titre de consultants. Ils suivent les comptes de résultat de chaque gamme de produits et cherchent des contrats sur des produits sous-évalués. 

Il ne faut pas oublier les mises à pied, qui peuvent représenter jusqu’à 10 % de la main-d’œuvre, ce dont Bravo ne s’excuse pas. Il s’explique : « Pour redresser l’entreprise et la préparer à une forte croissance, il faut d’abord faire un pas en arrière. C’est comme pour la boxe ».

Sous l’égide de Thoma Bravo, les entreprises ont en moyenne vu leur flux de trésorerie augmenter, avec des marges jusqu’à 35 % depuis 2018, soit presque le triple des marges des sociétés de logiciels publiques moyennes. L’investisseur poursuit : « C’est comme s’entraîner pour les Jeux olympiques. Vous avez un objectif précis à atteindre et vous le définissez très clairement ». Le marché florissant fait aujourd’hui gagner en puissance à la stratégie de Thoma Bravo. Les sociétés de prêt se précipitent vers les dettes de logiciels et les chiffres du marché explosent.

Avec une nouvelle réserve de 12,6 milliards de dollars pour son 13e fonds levé en 2018, Orlando Bravo envisage des transactions à plus de 10 milliards de dollars et prévoit de commencer à racheter des divisions entières aux géants de la technologie actuels. Mais la concurrence est aujourd’hui plus rude qu’elle ne l’a été. Des poids lourds comme Blackstone et KKR s’intéressent de plus en plus aux transactions logicielles, sans parler du rival de longue date de Thoma Bravo, Vista Equity. Et même la société de l’investisseur portoricain n’est pas à l’abri d’une erreur. L’acquisition en 2015 de Riverbed Technology, un tracker de réseau numérique basé à San Francisco, pour un montant de 3,6 milliards de dollars, connaît aujourd’hui des difficultés en raison du ralentissement des ventes et de l’endettement excessif de l’entreprise concernée. Mais Orlando Bravo n’est pas inquiet : « Il y a des entreprises plus grandes et plus intéressantes à redresser aujourd’hui par rapport à il y a dix ans ».

Son plus grand défi à ce jour se trouve certainement sur son île natale, à Porto Rico. Orlando Bravo a annoncé en mai dernier qu’il contribuerait à hauteur de 100 millions de dollars à la Bravo Family Foundation, qui aidera à promouvoir l’entrepreneuriat et le développement économique dans le pays.

Cette fondation a vu le jour dans les heures qui ont suivi le passage de l’Ouragan Maria, qui a dévasté l’île il y a maintenant deux ans. Orlando Bravo se trouvait alors au Japon pour une levée de fonds et a immédiatement contacté ses parents à San Juan pour prendre de leurs nouvelles. Par chance, ils n’ont pas été touchés, mais l’île, elle, n’a pas été épargnée. Cinq jours après l’événement, son jet d’affaires chargé de 450 kg de provisions (eau, biscuits, kits repas, téléphones satellites, couches, sondes intraveineuses, etc.) atterrissait à Aguadilla, non loin de Mayagüez. Orlando Bravo raconte qu’il n’oubliera jamais la peur sur le visage de l’employé de l’aéroport qui a ouvert la porte de l’avion : « Tout ce que je pouvais dire, c’était m’excuser pour ce qui leur était arrivé ».

Il reviendra deux semaines plus tard à bord d’un avion plus grand, accompagné cette fois de 3 tonnes de provisions. Il finira même par affréter deux portes-conteneurs, chargé de 270 tonnes de matériel. À propos de la collecte des dons, il se souvient : « C’était comme faire du démarchage pour décrocher un contrat ». Rien que les 30 premiers jours après le passage de l’Ouragan Maria, il avait déjà fait don de 3 millions de dollars, pour une aide finale totalisant les 10 millions de dollars.

Avec ses dons pour arme, la Bravo Family Foundation cherche à soutenir les entrepreneurs dans le domaine des technologies, les transportant même dans les bureaux de Thoma Bravo pour suivre une formation. Orlando Bravo avoue être las du débat sur le statut de Porto Rico et tient sa langue à propos de la réaction du président Trump face à l’Ouragan Maria. Il affirme : « Ma passion, qui est la même qu’avec les entreprises, est d’aller au-delà de la pontification stratégique à long terme et d’adopter les mesures opérationnelles et tactiques qui feront avancer les choses. Les économies s’effondrent, les entreprises perdent du chiffre, les échanges commerciaux ralentissent et les gens abandonnent. Avez-vous une idée pour résoudre tous ces problèmes ? Certaines personnes sont coincées… et d’autres adorent assembler les pièces du puzzle. J’ai l’impression que tous les problèmes opérationnels peuvent être résolus. Il y a toujours une solution ».