Nous commençons, tant bien que mal, à sortir de la crise sanitaire du Covid-19 et du confinement qu’elle nous a imposé. Il n’est donc plus temps de parler du fameux monde d’après – dont, comme pour les ovnis, tout le monde parle mais que personne n’a vraiment vu. Parce que l’après, on y est ! Au-delà du “rien ne sera comme avant” suscité par le choc initial, c’est donc le moment idéal pour faire un premier bilan de ce qui va durablement changer et de ce que l’on va vite mettre derrière nous. 

Comme lors de toute crise, on peut distinguer deux types de développement. D’une part les choses que l’on ne peut plus ne plus voir, que l’on ne saurait rembobiner, à la façon du dentifrice que l’on s’avère bien incapable de remettre dans le tube. Et de l’autre les choses que l’on peut désapprendre, quoi qu’on ait bien voulu proclamer au commencement, tout comme la rivière retrouve inévitablement son lit après la crue. Alors, du dentifrice ou de la rivière, que restera-t-il de la crise actuelle ?


Regardons en premier lieu du côté de la rivière. Deux grands sujets retomberont à mon avis dans l’oubli collectif : les fragiles dépendances aux chaînes d’approvisionnement mondialisées et la volonté de reconsidérer les professions en première ligne du confinement.
Sur le premier plan, les discours volontaristes de relocalisation économique, en particulier autour de la santé, seront certainement sans lendemain – qu’on le déplore ou pas. Parce qu’on se dira vite que c’était un accident et que structurellement cela ne fonctionne pas si mal, que l’Etat aura peu de moyens de convaincre les acteurs privés de le faire, que la diversification pourrait être plus efficace que la relocalisation, et qu’on est tout simplement pas obligé de produire localement pour constituer des stocks stratégiques… 
Quant à la reconnaissance des “premiers de tranchée” (professionnels de santé, caissières, logisticiens, agriculteurs…), je pense que notre regard collectif s’en détournera vite. Pour trois raisons au moins : loin des yeux, loin du cœur (leur action est de nouveau passée dans l’invisible) ; chacun aura des problèmes personnels à traiter du fait de la crise économique et sociale ; et parce que cela fait des années que l’on souligne régulièrement le scandale de professions essentielles payées une misère – que l’on songe aux aides-soignants en EHPAD. Sans que rien ne change.

La question des premiers de tranchée constitue une excellente transition vers les développements côté dentifrice de la crise. Car si les considérations externes portées sur ces professions reviennent déjà au statu quo ante, le regard que ces catégories portent sur elles-mêmes a lui radicalement changé avec la crise sanitaire. Elles n’oublieront pas qu’elles ont maintenu le pays à flot, et il y a fort à parier que des mouvements sociaux se produiront dans les mois à venir pour demander une amélioration significative de leurs conditions.

Ce qui changera au plan vraiment collectif, c’est notre appréhension des crises sanitaires, comment nous les préparons et comment nous y réagissons. Il a beaucoup été dit que l’épisode du SRAS en 2003 avait contribué à ce que des pays comme la Corée du Sud ou Taiwan soient mieux préparés à la pandémie du Covid-19. Après la jurisprudence Bachelot qui, suite à l’affaire de la grippe H1N1, avait déconsidéré le principe de précaution appliqué aux pandémies, un revirement va s’installer : c’est ceux qui n’auront pas pris la mesure du risque pandémique qui seront pointés du doigt. De plus, individus comme entreprises ont sécrété des anticorps comportementaux qu’ils sauront mobiliser lors d’une prochaine crise : gestes barrière en tous genres n’auront à l’avenir plus rien de saugrenu.

Mais le changement acquis le plus marquant est la transition numérique accélérée que le confinement a imposé, au sein des entreprises comme au sein des ménages. Votre patron avait des réserves quant au télétravail ? Vous vous teniez à distance du e-commerce pour certains types d’achats ? Le streaming n’avait aucune chance de détrôner une séance au cinéma ? Nous avons tous été les cobayes d’un test grandeur nature. Et si la nouvelle norme sera moins impressionnante que le pic de la crise, il n’est reste pas moins que beaucoup d’entre nous auront changé leurs habitudes de manière définitive.

Malades ou non, l’empreinte du coronavirus sur nos vies n’a donc pas fini de se faire sentir.