Héritiers, depuis la mort de leur père en mai 2018, d’un groupe florissant avec leur frère Thierry et leur sœur Marie-Hélène, Laurent et Olivier Dassault livrent en exclusivité pour Forbes France des confidences rares sur l’une des sagas entrepreneuriales françaises les plus remarquables. La famille figure cette année en quatrième position du classement Forbes des milliardaires.

Vous nous recevez au Rond-Point des Champs-Élysées. Ce lieu joue-t-il un rôle particulier dans la saga de votre famille ?

Laurent Dassault : Ce lieu est à l’image de la vie de Marcel Dassault [son grand-père, NDLR], c’est un conte de fées. Un jour, Marcel Dassault rend visite à son ami Marcel Bleustein-Blanchet, qui vient d’installer Publicis à Étoile. Il lui dit : « Si tu veux vendre des avions dans le monde entier, il faut que tu sois sur les Champs-Élysées. » On était installés au 46, avenue Kléber. Marcel Dassault repère alors l’hôtel Le Hon. Le général Pierre de Bénouville, allant prendre le thé avec la propriétaire, lui dit qu’il travaille avec un homme extraordinaire qui rêve d’avoir ses bureaux ici. Elle lui répond que son hôtel n’est pas à vendre. Et le général lui dit du tac au tac : « Madame, tout est à vendre ! » Et nous en sommes devenus propriétaires. Nous sommes alors au milieu des années 1950. Marcel Dassault est un visionnaire. Il y installe son journal Jours de France. En 1975, il double la surface en rachetant une brasserie. Et c’est grâce à cela que nous nous rencontrons ici aujourd’hui, dans un endroit que le monde entier nous envie ! Dès l’enfance, j’ai été baigné ici dans l’esprit de ce qu’a construit Marcel Dassault et j’y ai beaucoup appris.

Pour être entrepreneur, faut-il d’abord être visionnaire ?

L. D. : Oui, mais il faut être un visionnaire à double détente. Parce que Marcel Dassault s’installe ici, mais il s’agrandit. Il veut aller plus loin. Et c’est pour cela qu’aujourd’hui nous avons Artcurial, implanté dans cet immeuble de légende avec une marque forte, qui en fait la première maison de vente française.

Vous, Olivier Dassault, dès l’âge de 20 ans, vous vous affirmez en voulant devenir pilote. Ce qui n’est pas rien quand on a un grand-père qui a fondé Dassault Aviation et un père qui est amené à diriger ce puissant groupe.

OLIVIER DASSAULT : Effectivement, juste après mon bac, un copain m’a dit : « Tu ne seras pas meilleur ingénieur que ton père ni que ton grand-père, fais l’École de l’air, tu seras le seul pilote de la famille. » Moi, je ne voulais pas être militaire, mais j’ai passé les concours de Polytechnique, Centrale, l’École navale, Saint-Cyr et l’École de l’air, où je suis entré. J’ai fait un premier vol-poursuite et j’ai découvert que j’avais le mal de l’air. Je me suis dit que ça n’allait pas être évident pour moi. Un jour, l’instructeur a déclaré que ce n’était pas possible avec le nom que je portais d’être aussi mauvais. Le capitaine m’a convoqué, il m’a dit : « Sous-lieutenant Dassault, vous avez un handicap, ce sont des choses qui peuvent arriver, mais vous pouvez faire une très belle carrière comme basier. »

Et par conséquent, vous n’aviez plus le droit de voler ?

O. D. : Je lui ai répondu qu’un Dassault ne renonçait jamais. À partir de là, l’instructeur a complètement changé d’attitude, il a salué ma pugnacité, le fait que je m’accroche, malgré ce handicap, et il a ajouté que j’allais y arriver et qu’il ferait en sorte que je sois parmi les meilleurs. J’ai d’ailleurs eu en fin d’année la meilleure note en voltige, mon mal de cœur ayant disparu, dans les exercices de vol en patrouille. Ce qui était un calvaire est devenu une véritable passion, c’était une révélation même. Et à la sortie de l’École de l’air, j’ai passé mes qualifications civiles professionnelles.

Vous êtes donc pilote professionnel ?

O. D. : Oui, et je suis le seul pilote au monde qualifié sur toute la gamme Falcon, mis à part le tout dernier, le 8X, parce que je n’ai pas eu le temps de le faire ni l’occasion. C’est bien d’être qualifié, mais il faut aussi voler. J’ai beaucoup volé sur les Falcon 10, 20, 50, 900, 2000, à titre professionnel. J’ai fait des essais en vol-réception du Falcon 10. Je suis recordman du monde La Nouvelle-Orléans – Paris sur le Falcon 900 et Paris – Singapour sur le Falcon 900EX. Je suis considéré comme le pilote qui a à son actif le plus de « kiss landing », l’atterrissage en douceur.

Vous en parlez avec une telle passion…

O. D. : Ça a été pour moi une école de vie extraordinaire, parce que l’École de l’air forme des officiers, des hommes et des femmes qui peuvent affronter au péril de leur vie les conflits. Mais au-delà, cela illustre le fait que quand on fait face, tout est possible dans la vie.

Et vous, Laurent Dassault, cette passion vous l’avez trouvée dans le vin ?

L. D. : En 1994, mon père a demandé qui voulait s’occuper du vin et il n’y a que moi qui ai levé la main. Je me suis retrouvé responsable de Château Dassault. Mais avec une volonté de faire plus. Il est vrai que mon père a permis au groupe de racheter les propriétés autour de Château Dassault : la Fleur Saint-Émilion, Faurie de Souchard en face, Château Trimoulet de l’autre côté, et une participation à L’Évangile et Château Cheval Blanc, dont nous sommes actionnaires. Nous avons aussi eu une propriété au Chili que j’ai revendue et une autre en Argentine. Mes frères et ma sœur ne disent pas toujours oui à ce que je propose, nous pouvons ne pas avoir la même vision. Par exemple, quand j’ai voulu investir en Argentine dans de la terre et des cailloux avec sept viticulteurs français, pour faire le « Clos de los Siete », ils n’ont pas été convaincus, alors je l’ai fait sans eux. Aujourd’hui, on vend 750 000 bouteilles dans le monde entier grâce à ma compagnie viticole et Benjamin de Rothschild.

Si on vous suit, pour entreprendre, il faut la vision, et y mêler la passion.

L. D. : Bien sûr, il faut une passion. Sans passion, on ne fait rien de bien. J’ai toujours aimé le vin. Quand j’étais plus jeune, j’allais visiter le château. Un jour, à l’occasion de mon service militaire, nous nous trouvions à Cazaux en campagne de tir, j’ai emmené tout le monde voir le château. Vous voyez, il y a toujours une connexion.

Aujourd’hui, vous êtes toujours directeur général délégué du groupe Dassault.

L. D. : Exactement. Comme mon frère Thierry. Ma sœur, quant à elle, a succédé à mon frère Olivier à la présidence du conseil de surveillance, où nous nous relaierons chaque année. Nous avons tous une responsabilité. Il ne faut pas attendre en se disant qu’on est actionnaire de telle entreprise et qu’on va en devenir le directeur.

Olivier Dassault, revenons en arrière. Vous êtes jeune pilote, amené à voler sur des avions Dassault. Et pourtant, votre grand-père, toujours avec ce souci de vous pousser le plus loin possible, vous amène à relever un autre challenge.

O. D. : Un jour, il me prend à part et me dit que j’ai bien travaillé et qu’il me veut à ses côtés pour un projet. Il se lance dans la production de films, et veut m’en confier la présidence. Je lui réponds que j’adore le cinéma, mais que je ne connais pas le métier. Nous lançons ainsi Production 2000. Nous travaillons avec la maison Gaumont et notamment avec Alain Poiré. Mon grand-père adorait les comédies et nous en avons coproduit un certain nombre, comme les deux opus de La Boum.

Vous êtes donc parti vers le cinéma ?

O. D. : Mon père était fou furieux, il voulait que je travaille dans une usine. Mais ma passion, c’est l’art sous toutes ses formes. Qu’il soit dans l’industrie, dans la peinture, dans la photo, dans la presse. Quand je crée Jours de Chasse, un peu en souvenir et en hommage à Jours de France, il y a quinze ans, je veux que ce soit le plus beau journal cynégétique de sa catégorie. Qu’il soit sur une table de salon même si on n’est pas chasseur.

Depuis le décès de votre père Serge Dassault, en mai 2018, vous êtes trois frères et une sœur au sommet de l’entreprise, avec des profils différents. Vous dites souvent que vous avez un devoir de mémoire.

L. D. : Exactement. Ce groupe que nous avons la chance de détenir à 100 %, qui a été créé puis développé par deux hommes exceptionnels, en ayant à l’esprit d’essayer de faire quelque chose de mieux encore que ce que nous avons reçu, ce qui n’est ni simple ni évident.

Cet héritage est-il dur à porter ?

L. D. : Non, jamais. En revanche, nous avons un devoir de réussite. C’est ce qui est dur : pour la mémoire de ceux qui ont construit, nous n’avons pas le droit d’échouer.

O. D. : Aujourd’hui, nous sommes quatre, nous sommes unis, il y a une vraie cohésion entre nous. Si nous sommes les patrons, nous avons des managers formidables dans chaque domaine chez Dassault Aviation, Dassault Systèmes, Thales, Le Figaro, Artcurial. Nous allons continuer à faire grandir notre groupe, à travers de nouveaux investissements et de nouvelles acquisitions.

Quel est le rôle de Charles Edelstenne, l’actuel directeur général du groupe ?

L. D. : Charles Edelstenne a été chargé par mon père d’organiser la transition. Quand mon père a disparu, il y a eu beaucoup d’émotion. Charles Edelstenne est le régent, à nous de trouver son successeur.

O.D. : Charles Edelstenne est un excellent président et c’est ensemble et avec lui que nous trouverons le meilleur successeur possible. Ce n’est pas aujourd’hui à l’ordre du jour.

Pour vous, l’expérience se forge sur le terrain. Avez-vous toujours à l’esprit les exemples de votre grand-père et de votre père ?

L. D. : Oui. J’ai fait beaucoup de stages, très tôt, avant de rentrer à la banque Vernes : il y a eu la banque Rothschild, puis Dreyfus et la BNP. Je voulais véritablement connaître le terrain. J’ai beaucoup appris sur les relations humaines. J’étais responsable des crédits, les gens venaient me voir à mon bureau. Une personne entrait et à la façon dont elle se présentait, à la façon dont elle était habillée, à la façon dont elle marchait, je savais déjà à 50 % si j’allais lui accorder. Encore aujourd’hui, j’investis dans des projets en fonction d’un ressenti humain et je peux parfaitement m’associer avec des personnes qui n’ont encore rien fait.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune entrepreneur qui est fasciné par l’histoire de votre famille et qui aimerait, lui aussi, bâtir un empire ?

L. D. : Il faut qu’il ait une vision, il faut qu’il ait une passion, il faut qu’il croie en lui-même. Marcel Dassault raconte une anecdote édifiante dans son livre Le Talisman [publié en 1970, NDLR]. En 1909, il est dans la cour du lycée, en première, il entend un bruit et il voit pour la première fois de sa vie l’avion des frères Wright qui fait le tour de la tour Eiffel. Il se dit alors : « Ça, c’est ma passion, c’est ma vie. » À ce moment-là, il n’a rien. Il dessinera sa première hélice en 1915. Tout part de là. C’est quand même fabuleux.

Et vous Olivier Dassault, quel est votre credo ?

O.D. : Ne jamais renoncer, jamais ! Churchill a dit : « Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal, c’est le courage de continuer qui compte. »

Propos recueillis par Dominique Busso et Constance Blanc