Beaucoup se demandent ce que sera l’impact de l’épidémie du coronavirus Covid-19 sur l’économie mondiale en général, et l’économie française en particulier. Il faudra attendre plusieurs semestres avant que les données sur le commerce international ne soient disponibles pour que les chercheurs puissent évaluer l’impact économique de ce virus. Entre-temps, notre recherche menée sur un choc inattendu qui s’est développé dans un contexte complètement différent[1] nous permet d’avoir des idées de réponses sur la propagation, la gravité et la longévité potentielles du choc lié à cette pandémie.

Tribune de Tomasz K. Michalski et Evren Ors, professeurs associés, HEC Paris.

La mondialisation de l’économie équivaut, entre autres, à une dépendance accrue, voire très accrue, aux chaînes d’approvisionnement internationales dans le secteur industriel. La plupart de ces échanges internationaux sont des transactions de marchandises intermédiaires provenant de transactions intra-industrielles dont dépendent les industries européenne et française. La production industrielle française est très interconnectée avec les autres économies de l’Union Européenne : souvent les mêmes marchandises traversent plusieurs frontières, ajoutant de la valeur à chaque étape de production (d’où les soucis liés au Brexit, risquant de fortement perturber le flux de produits, surtout si un accord n‘est pas conclu d’ici fin décembre 2020). Rappelons que plus de 20 milliards d’euros annuels de ces imports vers la France proviennent de la Chine, de la Corée du Sud et de l’Italie.


Dans ce contexte, les importantes perturbations, liées aux mises en quarantaine de très grande envergure dans les grands bassins de production industrielle en Asie du sud-est mais aussi au nord de l’Italie, causées par le coronavirus vont nécessairement avoir des effets négatifs sur la production industrielle française. In fine, les chocs engendrés peuvent être quantifiés comme des augmentations de prix de ces produits intermédiaires qui sont propres à une chaîne de production particulière. Cela équivaut, à court-terme, à très peu de possibilités de substitution, en local ou sur le plan international, pour ces produits d’importation. De plus, notre recherche montre que les impacts d’un tel choc peuvent se prolonger jusqu’à trois ans.

Dans nos recherches, nous montrons, sur la base d’un changement de régulation inattendue (ce qui équivaut à une expérimentation dite « quasi-naturelle ») en Turquie, que même de petits chocs provenant du côté de l’offre (dans notre cas, une augmentation surprise de 3 % du coût des imports pour certaines entreprises) peuvent être transmis par les firmes qui servent de fournisseurs à d’autres entreprises.

Nous montrons que le taux de répercussion d’un tel choc est similaire à celui des tarifs trouvés dans d’autres contextes (par exemple, américain) : – 1 % d’augmentation du coût diminue en moyenne d’un peu plus d’1 % les ventes. Deuxièmement, ce sont probablement les entreprises ayant des inventaires bas (soit à cause des processus de production dites “juste en temps”, soit à cause des contraintes de liquidité) qui vont accroître davantage le choc. Troisièmement, le choc se transmet également par les fournisseurs : l’augmentation des coûts par les fournisseurs des entreprises touchées entraîne une transmission similaire en aval. Quatrièmement, nous montrons que les entreprises contraintes financièrement seront les plus touchées et non seulement transmettront le choc, mais probablement l’amplifieront. Ces effets peuvent être ressentis dans l’année qui suit le choc initial, mais ils peuvent persister pendant au moins trois ans.

Le choc que nous observons actuellement est bien plus grand et large que celui que nous avons étudié, même si ses effets économiques ne peuvent être quantifiés pour l’instant. Mais il est clair qu’il y a un risque accru des défauts de paiement en cascade, la disparition des entreprises (et d’emplois) et des pertes élevées pour les entreprises privées et éventuellement pour le système bancaire.

Il va sans dire qu’avec le temps, tout cela s’étendra au secteur des services et à la demande finale. Ce que nous pourrions voir, c’est un fort choc de l’offre qui est à la fois inflationniste et qui pourrait entraîner une baisse de la productivité –avec la probabilité de causer une « stagflation ».

Les réseaux de fournisseurs entre entreprises peuvent être difficiles à recréer à court-terme, surtout en période de crises, pouvant générer un ralentissement significatif de l’activité économique. Il est donc important de prévoir rapidement des mesures temporaires pour ramollir les effets du choc du coronavirus. Relaxer les délais officiels sur les retards de paiement entre les entreprises peut être une réponse qui aiderait, même si cette mesure à elle seule ne serait pas à la hauteur des difficultés à surmonter dans les mois à venir. Faciliter l’accès à la liquidité par les entreprises importatrices serait aussi bienvenu, mais son application reste difficile au niveau national. Il serait sans doute utile d’avoir une sorte de médiateur de crédit entre les entreprises comme celui créé entre banques et PME après 2008 pour contrer les défauts de paiement.

Face au coronavirus, les gouvernements prennent des mesures drastiques (comme la quarantaine des populations) pour éviter les effets néfastes de ce virus sur la santé des populations à risque et empêcher la progression de l’épidémie au niveau national. Une série de mesures économiques pour atténuer les effets de cette maladie sur les court et moyen termes sur l’économie française sont tout aussi nécessaires. Comme pour toute autre maladie, il vaut mieux autant que possible prévenir une épidémie que d’avoir à guérir des populations entières. Ne pas agir rapidement peut présenter un risque non-négligeable pour l’ensemble de l’économie française, mais aussi pour la relance européenne qui peine à s’ancrer.

[1] B. Demir, B. Javorcik, T. K. Michalski and E. Ors, ”Financial Constraints and Propagation of Shocks in Production Networks”, mimeo 2020.

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