Mark Zuckerberg aime se présenter comme étant un entrepreneur de la Silicon Valley doté d’un esprit conquérant, un jeune homme intelligent dont les compétences en informatique lui ont permis de développer la plateforme de réseau social Facebook, qui a pour but premier de « connecter les gens ». Mardi, c’était tout le contraire.

Il était tout à fait édifiant de regarder Mark Zuckerberg témoigner devant les comités judiciaires et commerciaux du Sénat américain, à propos de l’affaire Cambridge Analytica et de tous les autres scandales touchant les 2,2 milliards d’utilisateurs du réseau social.

Vêtu d’un costume bleu foncé très impersonnel, assorti d’une cravate bleu clair, le PDG ressemblait à un étudiant se demandant comment il pourra réussir à convaincre ses professeurs qu’il n’a pas triché à un examen. Légèrement pâle et très nerveux, il ne fait pas preuve de la confiance qui le caractérise d’ordinaire.

C’est peut-être parce qu’il essaie de défendre l’indéfendable. En effet, il doit répondre à des accusations qui planent sur Facebook et surtout sur la manière dont l’entreprise exploite ses utilisateurs et leurs données, afin de mieux cibler les annonces publicitaires. Il a beaucoup insisté sur le fait que les utilisateurs du réseau peuvent contrôler leurs publications. Mais il n’a pas su répondre aux questions portant sur la manière dont Facebook collecte les données et comment l’entreprise les utilise par la suite.

Ce serait un euphémisme de dire que Mark Zuckerberg n’est pas à l’aise dans cette position. Grâce à un coaching reçu avant l’audition, il essaie cependant d’éviter de se compromettre, tout en apparaissant pénitent et coopératif.

La déclaration liminaire de Mark Zuckerberg était un exemple classique du récit de son histoire que Facebook adore raconter : comment ce jeune homme intelligent a trouvé le moyen de communiquer avec d’autres personnes et comment il est devenu extrêmement riche au passage, tout en ayant révolutionné le monde. « C’est pratiquement impossible de démarrer une entreprise depuis votre chambre en résidence universitaire et d’en arriver où nous sommes aujourd’hui, sans commettre d’erreurs, explique le fondateur de Facebook. Je dirais que nous sommes en train d’opérer un tournant dans la gestion l’entreprise ».

En répétant plusieurs commentaires qu’il avait faits la semaine passée, il ajoute : « Il est maintenant évident que nous n’avons pas tout mis en œuvre pour empêcher ces outils d’être utilisés à des fins douteusesC’est les cas pour les fake news, les manipulations électorales provenant de l’étranger et les discours haineux, ainsi que pour la protection des données personnelles et des développeurs ». Puis un peu plus tard : « Nous n’avons pas mesuré l’ampleur de notre responsabilité. C’est une erreur et j’en suis désolé. J’ai fondé Facebook, je dirige l’entreprise et je suis responsable de ce qui s’y passe. »

Mais cette référence à l’entrepreneuriat étudiant n’est plus aussi efficace que par le passé, surtout auprès des sénateurs qui lui ont demandé pourquoi s’excuser sans cesse et ne pas résoudre les problèmes : « Nous avons déjà entendu vos excuses. Vous avez refusé de reconnaître qu’il s’agit d’une violation éthique du décret de consentement du FTC », lui a dit le sénateur Richard Blumenthal. Je suis réservé à propos de votre témoignage, car je ne vois pas comment vous pouvez changer le modèle de fonctionnement de votre entreprise sans que certaines réglementations soient mises en place. Votre modèle commercial consiste en l’optimisation du profit au dépend de la protection de la vie privée. Je n’ai aucune garantie de votre part que ce genre d’engagements abstraits puissent amener des résultats ». Le sénateur John Thune, le président du comité de commerce du Sénat, a remarqué qu’à chaque fois que Facebook fait face à un problème, ses dirigeants ne font que s’excuser et promettre des améliorations : « Après plus d’une décennie de promesses d’améliorations, en quoi les excuses d’aujourd’hui sont-elles différentes. Pourquoi devons-nous faire confiance à Facebook lorsqu’il dit qu’il mettra en place les changements nécessaires afin d’assurer la protection des données personnelles et de donner aux utilisateurs un meilleur aperçu de votre politique de protection des données ? »

La palme de la meilleure démonstration de la complexité et de l’inintelligibilité des conditions générales d’utilisation de Facebook revient au sénateur Graham. Il a présenté à l’assistance une épaisse pile de papiers, qui ne sont que lesdites conditions d’utilisation de la plateforme. Après la lecture d’une phrase juridique incompréhensible, il a déclaré : « Je suis avocat et pourtant, je n’ai aucune idée de ce que veut dire cette phrase. Pensez-vous que le consommateur moyen comprend dans quoi il s’engage lorsqu’il signe ? ».

Ce à quoi le PDG de Facebook a répondu : « Je ne pense pas que l’utilisateur lambda lise ce document dans son intégralité ».

Le Sénateur Graham a poursuivi :« Êtes-vous d’accord avec moi sur le fait que vous devez trouver de meilleures solutions car votre modèle actuel présente des failles ».

« C’est le cas dans certains domaines » a déclaré Mark Zuckerberg avant de faire une pirouette pour revenir sur son message principal : « Facebook, Instagram, WhatsApp ou Messenger comptabilisent plus de 100 milliards de visites par jour. Les gens viennent pour partager du contenu ou envoyer un message à un groupe de personnes. Je pense qu’ils comprennent qu’ils ont le contrôle lorsqu’ils sont en ligne ».

Mais le sénateur Dick Durbin a démontré l’hypocrisie de Facebook en matière de respect de la vie privée, en posant à Mark Zuckerberg la question suivante : « Pourriez-vous nous dire le nom de l’hôtel où vous avez dormi la nuit dernière ? »

Après une pause et quelques rires dans la salle, Mark Zuckerberg a répondu par la négative.

Le sénateur a donc repris la parole : « Si vous avez envoyé un message à quelqu’un cette semaine, voudriez-vous nous dire qui est cette personne ? »

Ce a quoi le PDG auditionné a répondu : « Non, monsieur le Sénateur, je ne voudrais certainement pas le faire en public ».

Dick Durbin a alors expliqué qu’il était en train démontrer en quoi cette affaire concernait « votre droit à la protection de votre vie privée, les limites de vos droits et ce que vous seriez prêt à faire en Amérique moderne pour pouvoir connecter les gens tout autour du monde ». Il a ensuite ajouté qu’il s’agissait également des « informations que Facebook collecte, des organismes qui les reçoivent et si on demande la permission des utilisateurs ». Avant de demander au fondateur de Facebook si cette attente de la part des utilisateurs était justifiée.

« Oui, c’est justifié, a répondu l’intéressé tout penaud. Vous voulez donner le contrôle du produit aux utilisateurs ».

Lorsque le sénateur Graham lui a demandé si Facebook était un monopole, il a répondu : « Selon moi, ce n’en est pas un. » Mais le sénateur a continué l’interrogatoire, avec un thème qui est souvent revenu sur le tapis depuis que le scandale a éclaté : « Pourquoi devrions-nous vous laisser établir vos propres règles ? »

Tout en essayant de limiter la casse, Mark Zuckerberg a répondu : « Je crois que la vraie question est la suivante : qu’est-ce qu’une bonne réglementation ? »

Le PDG de Facebook n’aura pas déçu les poids lourds de la politique qui lui ont appris à esquiver ce genre de questions. Mais il semblerait tout de même que Facebook refuse de dévoiler certaines informations, en plus de refuser d’admettre que son modèle commercial est orienté vers les profits de l’entreprise, au détriment des utilisateurs de la plateforme.

Il a fait appel de manière répétée au mythe de l’entrepreneur de la Silicon Valley pour faire oublier qu’à 34 ans, il est en fait le dirigeant du plus gros réseau social du monde et de huit des plus grandes entreprises, depuis maintenant quatorze ans. Comme le montre sa nervosité, Mark Zuckerberg n’est pas sorti d’affaire.