Lauréat de notre classement des plus importantes fortunes de France, Bernard Arnault n’en oublie pas l’engagement d’entrepreneur qui l’a porté à faire de LVMH un “groupe familial, français “, au firmament du luxe mondial.

En 1984, vous avez investi presque la totalité de la fortune familiale dans le rachat de la Financière Agache. D’autres paris aussi ambitieux sont-ils encore possibles ? 

Que des investissements ambitieux soient possibles, j’en suis convaincu. Mais je suis aussi persuadé que les entrepreneurs ont les projets qui correspondent à leur époque. Trouver aujourd’hui une aussi belle maison que l’était Christian Dior relève à mon sens de l’impossible. En revanche, la digitalisation de l’économie a rendu bien plus simple la concrétisation d’idées nouvelles en projets d’entreprises. Le grand mouvement de création de start-up que le monde connaît aujourd’hui en est la preuve. Et je suis heureux que la France soit à la pointe de ce processus. En revanche, il faut bien en anticiper les étapes ultérieures : ces start-up doivent pouvoir devenir de grandes entreprises et conquérir le monde. Elles auront besoin de capitaux pour croître et d’un environnement qui ne les entravent pas. Je crois que le Président Macron l’a compris, et qu’il souhaite que les Google ou Apple de demain soient français.

LVMH a enregistré des résultats impressionnants en 2017 et semble parti sur la même lancée en ce début 2018. Comment réussir à maintenir la cadence ?

 Je ne cesse de répéter à l’ensemble des collaborateurs de LVMH qu’il faut raisonner à long terme. C’est en imaginant ce qui permettra aux maisons du groupe de renforcer leur désirabilité et leur leadership dans dix ans que l’on franchit les échéances trimestrielles avec succès. En revanche, avoir les yeux rivés sur le cours de Bourse ne saurait en aucun cas tenir lieu de stratégie. La question de savoir si nous maintiendrons la cadence à court terme n’est pas ce qui me préoccupe. Ce que je préfère envisager, c’est comment notre groupe, parce qu’il est agile et créatif, saura tirer parti de toutes les évolutions macroéconomiques, y compris les plus difficiles, où se trouvent parfois de bonnes opportunités. Quant à la conjoncture elle-même, elle me paraît aujourd’hui fondée en partie sur des anomalies non pérennes – voyez par exemple la faiblesse actuelle du coût de l’argent – et il me semble raisonnable de se préparer à quelques soubresauts à venir.

Vous avez annoncé l’ouverture d’un quinzième atelier Louis Vuitton, en Vendée, qui permettra “la création de 200 nouveaux emplois”. Que représente cet ancrage local à vos yeux ? 

Cet ancrage est essentiel. Notre groupe est présent, par l’une ou l’autre de ses maisons, dans toutes les régions de France. Cela fait, en particulier, quarante ans que Louis Vuitton a choisi d’implanter ses nouveaux ateliers en province, revitalisant parfois des bassins d’emploi très éprouvés, et de privilégier les zones rurales, de plus en plus désertifiées. Vous l’imaginez bien : une commune qui accueille un nouvel atelier Louis Vuitton voit arriver un employeur stable, motivant ses salariés, ouvert sur le monde. Ce rayonnement de nos maisons en province est capital car c’est une manière de pérenniser dans notre pays ce que la France a apporté à nos marques. Lorsque Louis Vuitton et Christian Dior ont installé l’an dernier leur centre de création de parfums à Grasse, aux Fontaines parfumées, il s’agissait d’un projet de redynamisation du coeur de la parfumerie française. Cette mission incombait en définitive à des maisons aussi robustes et prestigieuses que Louis Vuitton et Christian Dior. Nos maisons de vins et spiritueux nous rappellent chaque jour que nous sommes un groupe de terroirs qui ne se ressemblent pas mais qui, savamment cultivés, produisent des merveilles, comme au château d’Yquem.

L’histoire de votre famille s’ancre dans le Nord, véritable vivier d’entrepreneurs. Quel regard portez-vous sur l’avenir de la région ? 

Vous avez raison de dire que le Nord a été et reste encore un vivier d’entrepreneurs. J’ajouterai même, car c’est essentiel à mes yeux,  un vivier de familles d’entrepreneurs, qui ont su, dans l’industrie ou dans la distribution, créer des groupes solides, où se cultivent à la fois l’esprit d’entreprise, c’est-à-dire l’incitation à sans cesse fonder au sein du groupe familial de nouvelles activités, ainsi que le sens de la transmission et de la responsabilité. Ce sont là des valeurs cardinales, que je tiens à faire vivre au sein de LVMH comme dans notre famille.

La Fondation Louis Vuitton a connu de nombreux succès depuis son inauguration en 2014. Citons notamment le triomphe de l’Exposition Chtchoukine. Considérez-vous l’art comme le luxe suprême ? 

Ce n’est pas nécessairement ainsi que je définirais l’art. Nos activités de haute qualité ont une grande proximité avec l’art car ce sont, dans la plupart des maisons du groupe, des métiers de créativité. L’art inspire ses créateurs, c’est certain, et nos maisons ne sont jamais très loin de l’art ; souvent de l’art contemporain, ce qui peut donner lieu à des collaborations marquantes, comme par exemple les collections créées par Louis Vuitton cette année avec Jeff Koons. Mais nous nous intéressons aussi aux grandes œuvres du passé, en permettant, par exemple, au Louvre, tout récemment, de faire entrer dans ses collections le Livre d‘Heures de François Ier, chef d’œuvre d’orfèvrerie et d’enluminure Renaissance. Le projet de la Fondation Louis Vuitton est d’une autre nature. Par cette fondation, j’ai voulu édifier à Paris une institution muséale d’envergure mondiale et offrir au public un accès à de grandes œuvres rarement ou difficilement visibles. A peine plus d’un an après son inauguration, l’exposition de la collection Chtchoukine permettait à la Fondation d’enregistrer un record d’affluence historique en rassemblant 1,25 million de visiteurs. On ne peut pas, à mon sens, aimer l’art, sans vouloir que le plus grand nombre y ait accès.

Quel est votre engagement d’entrepreneur ? En particulier, quel regard portez-vous sur les actions de Bill Gates et Warren Buffet ? Ce modèle peut-il être implanté en France et en Europe ? 

Tout d’abord, j’ai pour les réussites professionnelles de Bill Gates et Warren Buffett la plus grande admiration. Connaissant personnellement l’un et l’autre, j’ai eu la possibilité de leur en faire part de vive voix. Je suis tout aussi admiratif de leurs engagements philanthropiques, même s’il me semble qu’ils sont liés à la culture américaine et au contrat social et fiscal américain. En Europe, et tout particulièrement en France, chacun le sait, la redistribution prend d’autres voies, et la fiscalité y tient un rôle qu’elle n’a pas aux États-Unis. Le groupe LVMH emploie plus de 30 000 personnes en France et environ 135 000 dans le monde ; c’est aujourd’hui l’un des rares leaders mondiaux qui est français. Et ce groupe a une pérennité à très long terme, contrairement aux groupes américains, notamment technologiques. Mon engagement d’entrepreneur consiste, à mes yeux, d’une part à ce qu’il améliore encore son avance dans le monde, et d’autre part à ce qu’il reste un groupe familial français et contribue ainsi à faire rayonner, pour longtemps, notre pays sur la planète.