Le Programme De Fillon : Forces Et Faiblesses
Jean-Marc Sylvestre Contributeur
Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ. Il est aujourd’hui éditorialiste économique.


François Fillon est sans doute celui des candidats qui a le plus de métier, pour appliquer un programme de rupture comme celui qu’il défend. Maintenant, son seul problème est de retrouver une crédibilité perdue de façon tellement stupide que beaucoup de ses supporters enragent.  

 

Le candidat Fillon est un peu dans la posture de ces jeunes filles de village qui autrefois faisaient rêver tous les garçons de bonne famille. Elles étaient merveilleusement belles, terriblement courtisées, très intelligentes, un tantinet provocantes, mais elles étaient interdites de mariage. La rumeur disait qu’elles avaient fauté, et dans les grandes familles du siècle dernier, c’était difficilement acceptable.

Le programme présenté par François Fillon est sans doute le plus travaillé, le plus abouti et le plus responsable de tous les programmes offerts sur le marché politique. Il a été construit un peu comme une fusée à trois étages et tout est réglé pour que les moteurs s’allument les uns après les autres.


Le premier étage comprend le diagnostic de la situation. Il est très simple et partagé par beaucoup d’experts et de Français. Il est partagé par tous les agents qui travaillent dans l’entreprise et qui sont immergés dans l’économie de marché. François Fillon rappelle que la France est bloquée, asphyxiée, incapable d’affronter les mutations de la modernité qui s’imposent au monde entier : la mondialisation des échanges, le progrès technologique, et la concurrence. Ces mutations sont vécues comme anxiogènes et provoquent des réactions de replis populistes, lesquels font écho à des élans de démagogie.

François Fillon rappelle que ces mutations sont de formidables opportunités de progrès scientifiques, économiques, culturels et sociaux à condition qu’on sache s’y adapter. Ce que d’autres pays ont réussi à gérer brillamment.

Le deuxième étage de la fusée Fillon, vise à booster l’environnement socio-politique de façon à débloquer toutes les énergies. L’Etat, les collectivités locales et les organismes sociaux doivent donc être plus légers, moins coûteux (ce qui permettra de baisser les impôts), moins tatillons au niveau normatif et administratif. Concrètement, ça passe par une maîtrise de la dépense et des déficits publics, une restructuration de la fiscalité afin d’alléger les charges sur le travail. Ça passe par la rénovation du modèle social, moins coûteux et plus efficace. Mais ça passe aussi par un Etat Français plus productif dans son administration, beaucoup plus branché et mieux sur l’Union européenne. Il ne s’agit pas de prôner moins d’Europe mais plus d’Europe.

Le troisième étage de la fusée doit dynamiser tous les acteurs de la création de richesse, de l’activité et de l’emploi, à savoir principalement les chefs d’entreprise. La France est non seulement dépendante du marché international des capitaux, mais elle est aussi asservie à la concurrence étrangère des biens et des services. La balance commerciale, qui est dans un état calamiteux, prouve l’affaiblissement de la France.

La France consomme parce que les Français touchent des revenus de redistribution (allocations et prestations sociales) d’où le déficit structurel des finances publiques et l’endettement… Mais avec ces revenus de protection sociale, les Français consomment principalement des produits étrangers. Non pas parce qu‘ils sont moins chers, mais parce qu’il n’y a pas d’offre nationale. On importe massivement des voitures, des vêtements, des meubles, des équipements ménagers, des produits électroniques, de l’énergie, parce que nous ne les fabriquons pas. On ne sait plus le faire. 

Il faut donc restaurer un appareil de production industriel et par conséquent des emplois.
Cette reconstitution d’une force de production passe par l’investissement, la compétitivité, la fiscalité du capital, l’assouplissement des conditions de travail, la remise au travail… bref le troisième étage est animé par la logique d’offre. Dans la France culturellement de gauche, c’est un gros mot. La France des jacobins qui habitent les salons du pouvoir a réussi à virer tous ceux qui défendent cette logique d’offre. Manuel Valls a pris une claque dont il se souviendra longtemps. Dans la France d’aujourd’hui, faire de l’offre, c’est taper dans la demande, donc, dans le pouvoir qui la soutient et qui tire sa légitimité de la promesse de relancer la demande ? D’où le crédit, la dette, les déficits, les fonctionnaires. 

Ce programme correspond au travail qui avait été présenté lors de la primaire, et permis au candidat Fillon de gagner la premier tour, à la surprise générale. Il est extrêmement cohérent avec les objectifs (relancer la maison France pour relancer l’emploi). Il est aussi cohérent avec les moyens financiers dont on dispose et qui doivent nous garantir notre indépendance. La France va retrouver sa souveraineté non pas en fermant ses frontières, non pas en récupérant son pouvoir monétaire. La France va retrouver sa souveraineté si elle est indépendante de ses créanciers et de ses fournisseurs.

Alors c’est vrai, un tel programme nécessite quelques réformes qui dérangent quelques habitudes ou petits privilèges. Normalement la fonction publique peut difficilement accepter de revenir aux 37 ou aux 40 heures. « Faudrait déjà que les fonctionnaires reviennent aux 35 heures » comme disait l’inventeur des 35 heures, Dominique Strauss Khan.

Mais en termes d’efforts financiers, on est loin des politiques d’austérité. Réduire de 500 000, le nombre de fonctionnaires en 5 ans, cela revient à 100 000 par an. Il suffirait de respecter le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Par ailleurs ça n’est pas parce qu’on réduit les effectifs de la fonction publique que l’on supprime le service correspondant en dix ans. Les cantines n’ont pas été fermées pour autant. Elles ont été confiées à des entreprises privées de restauration collective comme dans beaucoup d’hôpitaux. Les enfants et les étudiants mangent aussi bien, sinon mieux, et pour moins cher en moyenne.

C’est sur le terrain social et de la formation que l’incompréhension est la plus grande. Quand François Fillon ambitionne de baisser les dépenses publiques de 100 milliards à la fin du quinquennat, il se fait couvrir d’injures venant à la fois de l’extrême droite et gauche, de la droite et du centre. Pour être autant critiqué par des gens si différents, c’est que ça doit être grave docteur ! Alors que 100 milliards d’euros c’est exactement ce qui nous sépare du budget allemand. Or les Allemands ne sont pas plus mal soignés que les Français, sinon ils feraient la queue dans les hôpitaux parisiens (comme les anglais ou les italiens). Les Allemands ne sont pas moins bien formés ou éduqués que les Français. Sans doute mieux, compte tenu du faible taux de chômage.

« L‘école allemande n‘est pas meilleure que l’école française », dit-on au syndicat des enseignants. Il n‘empêche que l’employabilité des jeunes Allemands est bien supérieure à celle des jeunes Français. Le chômage des jeunes en France dépasse les 20%. En Allemagne, il est inférieur à 7%. Les Allemands n’ont pas de problème avec les jeunes. Ils en ont en revanche avec les seniors.

Pour comprendre le programme Fillon, il faut retenir deux choses.  Une immense qualité et un vilain défaut.

La qualité est que ce programme s’inscrit totalement dans une logique de l’offre. Ce qu’avait fait l’Allemagne il y a 15 ans. Par conséquent une politique de l’offre affronte les mutations, les évolutions, elle s’y adapte et y répond. Une politique de l’offre affronte la concurrence internationale et ne se cache pas.

Cet ADN de l’offre s’oppose frontalement à toutes les logiques de la demande respectée en France depuis 50 ans. La gauche et le centre, y compris Emmanuel Macron se réfugient dans des logiques étatiques et keynésiennes. François Hollande voulait marier les deux. Ne pas brusquer les Français habitués à percevoir des revenus de redistribution, mais aussi relancer la compétitivité des entreprises. Il a raté son coup. On ne peut pas en économie suivre deux logiques à la fois, parce qu’on gaspille les résultats.

François Fillon, et ça lui sera reproché, rompt brutalement avec les politiques de la demande. Donc il bouscule des centres de pouvoir étatique et des fromages administratifs. 

Le vilain défaut de ce programme est qu’il est présent dans une forme trop exclusivement comptable. « Je vais supprimer 500 000 postes de fonctionnaires, je vais faire 100 milliards d’économies sur les dépenses, etc… » 

Ces chiffres sont agités comme autant de chiffon rouge propres à agacer, provoquer. L’important est ailleurs. L’important est dans le management et l’organisation de l’administration. Ce n’est pas la réduction des effectifs qui rendra les services de la santé ou de l’éducation nationale ou les services administratifs plus efficaces, c’est une organisation et une gestion des personnels très différentes. Toutes les méthodes de gestion moderne existent. Il suffirait de les appliquer.

A priori, François Fillon les connaît. Il a l’expérience de la réforme et de la gestion des conflits sociaux. Il n’y a pas d’autres candidats qui ont une telle expérience. Il devrait disposer d’une majorité assez cohérente autour de ce projet. C’est important d’avoir une majorité solide si on veut faire passer des réformes. Ça évite les compromis scabreux.

 

Le seul problème est ailleurs. François Fillon doit reconstruire sa crédibilité. Tous ses amis le savent. Tous ses adversaires s’en réjouissent.