Les 3 Projets Où Marine Le Pen Défie Le Bon Sens Économique
Jean-Marc Sylvestre Contributeur
Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ. Il est aujourd’hui éditorialiste économique.


Marine Le Pen réalise des scores impressionnants dans les sondages. Elle a su trouver les mots et les projets pour agréger autour de son ambition, une grande partie des Français. Et ces Français qui se déclarent sensibles à son discours ne sont pas tous des extrémistes de droite, des nostalgiques de l’empire ou de la monarchie, des catholiques extrémistes (qu’elle n’aime pas d’ailleurs mais qu’elle supporte). Il y a beaucoup de Français en difficulté, dans les banlieues, en province, qui ont perdu leur cadre de vie, des gens déclassés venus de l’agriculture ou de l’industrie et qui ont raté les trains de la mutation mondiale et digitale, beaucoup de Français sans formation et sans avenir …

Beaucoup de gens désespérés mais pas que. Il y a aussi des Français Bac + 5, mais découragés par l’échec des politiques économiques précédentes, des Français qui sont écœurés par le comportement de la classe politique, question d‘éthique et de morale, beaucoup de Français en colère prêts à prendre le risque d’une rupture radicale avec les principes de la République. Beaucoup de Français aussi qui veulent donner une leçon à toutes les élites politiques qui n’ont pas su gérer la crise.

Alors tous ces Français sont nombreux désormais et, si on en croit les chiffres, ils peuvent donner le pouvoir à Marine Le Pen. Mais, les études, les sondages et les enquêtes nous montrent aussi deux choses :

1ère chose : Marine Le Pen ne fait plus peur comme autrefois. La France n’est pas loin d’accepter une première expérience.


2e chose : Il existe cependant dans son programme, des projets qui sont considérés comme rédhibitoires par une partie des électeurs qui pourraient voter pour elle.

Il existe, en fait, trois projets que la majorité des Français ne peuvent pas accepter : sortir de l’euro, fermer les frontières aux produits importés et réindustrialiser la France.

Ces trois projets sont considérés comme stupides, irréalisables et catastrophiques en termes d’impact. Donc, c’est niet. Ils alimentent un phénomène de rejet.

1er projet : récupérer la souveraineté monétaire et sortir de l’euro. C’est le premier projet de Marine Le Pen, qui le considère emblématique de son idéologie souverainiste. Les Français n’ont pas une culture économique très sophistiquée, mais la majorité considère ces types de propositions comme complètement absurdes.

Il y a belle lurette que la monnaie n‘est plus un outil de souveraineté et d’indépendance. Le facteur d’indépendance, c’est la puissance économique, militaire et culturelle. Les outils qui permettent de rayonner sur le monde et de se protéger. La France a su protéger sa puissance militaire, elle a protégé aussi sa puissance culturelle, mais elle a surtout perdu sa puissance économique. La France reste la 5ème puissance mondiale grâce à l’accumulation de richesses du passé. Son potentiel d’avenir est complètement hypothéqué. Ses forces créatrices sont rongées par le chômage et l’endettement. Commençons par récupérer de la compétitivité, et on retrouvera de la souveraineté nationale.

La sortie de l’euro n’a donc aucun avenir de progrès. Ce n’est pas en sortant de l’euro qu’on retrouvera une monnaie forte. La monnaie est forte si l’économie qu’elle accompagne est forte. L’euro aujourd’hui est beaucoup plus fort que la France ne le mériterait. Sortir de l’euro, c’est accepter une monnaie dévaluée et une monnaie dévaluée, c’est l’assurance d’une hausse des prix intérieurs et une dépréciation de l’épargne.

Quant à penser que l’affaiblissement de la monnaie permettrait de relancer les exportations, c’est une erreur grossière. Encore faudrait-il avoir des produits à exporter. Nous n’avons pas d’exportations parce que nous n’avons pas d’offre de produits exportables.

2e projet : fermer les frontières aux produits étrangers, ou alors appliquer des droits de douane. Les produits étrangers couteront déjà plus chers après la dépréciation de la monnaie, mais si en plus on y ajoute des taxes d’importation, ces produits seront réservés aux riches. La consommation intérieure française qui porte pour plus des deux tiers sur des produits importés, se retrouvera complètement étouffée puisque le pouvoir d’achat sera écorné par les droits de douane et par la dévalorisation de la monnaie.

Donald Trump, qui avait annoncé son projet de taxer à l’entrée des Etats-Unis les voitures fabriquées au Mexique, a très vite compris que le prix des voitures allait augmenter du montant de la taxe et que, du coup, ses électeurs de la classe moyenne seraient les premiers pénalisés.

A moyen terme, fermer la frontière asphyxie la consommation intérieure et alimente une guerre des droits de douane avec les pays où on n’exporte. Si le marché français se ferme aux produits allemands, il est probable que le marché allemand se fermera aux produits français. Il faut ne rien savoir des règles basiques du business pour ignorer cette évidence.

3e projet : la réindustrialisation. Marine Le Pen a entretenu cette promesse pour gagner les suffrages de tous ceux qui ont été victimes des délocalisations depuis quinze ans. Marine Le Pen a repris les arguments développés en Angleterre pour justifier le Brexit, ou aux Etats-Unis par Donald Trump. Ce projet est complètement absurde. On ne retrouvera jamais la France industrielle que Marine Le Pen promet. Le Made in France ne se décrète pas, il s’invente et se fabrique à coups d’investissements et d’innovation.

D’abord, parce que la baisse de la part de l’industrie dans le PIB ou dans l’emploi total est un phénomène mondial, une tendance historique. Exactement comme la baisse du poids de l’activité agricole dans l’ensemble de l’économie. L’agriculture représentait près de 40 % du PIB en 1950, alors qu’aujourd’hui, elle ne représente plus que 8%. Il ne viendra jamais à l’idée d’un responsable politique ou syndical de revendiquer un retour au passé agricole.

Dans l’industrie, la mutation est identique. Les progrès technologiques, la productivité a, dans l’industrie comme dans l’agriculture, entrainé des mutations irréversibles. Ajoutons à cela qu’on ne peut pas avoir comme projet de renvoyer les générations à venir dans des usines où leurs parents et grands parents se sont usés dans des conditions de travail parfois très difficiles.

L’industrie sera réservée aux machines outils et aux robots. Les seuls secteurs industriels où les hommes des pays développés auront intérêt à travailler sont les secteurs à très haute valeur ajoutée, mécanique de très grande précision, fabrication de machines à fabriquer ou programmer des robots, les secteurs automobile et aéronautique, les industries du luxe, etc. L’Europe du nord, l’Allemagne, la Suisse ont choisi ce type de secteurs pour maintenir une industrie performante, qui, de plus, serait difficile à délocaliser.

Enfin dernier point, la mondialisation a tellement fracturé la chaine de valeur industrielle que le produit industriel se compose d’éléments venant du monde entier. Impossible de reconstituer une industrie textile, mécanique ou même automobile. Chez PSA ou chez Renault, on a protégé les marques, le marketing, la recherche et certaines plateformes, mais ces plateformes de montage intègrent des composants qui viennent de fournisseurs ou sous traitants divers. La voiture française intègre des composants qui représentent près de 40 % de sa valeur. Idem pour l’Airbus.

La majorité des Français qui tendent l’oreille aux propos de Marine Le Pen savent bien qu’en économie, il y a des choses possibles et des choses impossibles. Ils savent pourquoi ils achètent leurs vêtements chez Zara ou chez H&M. Ils savent aussi pourquoi ils achètent des voitures allemandes. Les choix que font les consommateurs sont globalement très rationnels. Ils achètent par goût et par mode parce que c’est moins cher, mais pas toujours.

La majorité des Français sait que le problème ne se résoudra pas en sortant de l’euro et en rapatriant l’industrie. La majorité des Français sait pourquoi elle va passer ses vacances en Espagne, c’est à dire en Europe.

La majorité des Français sait enfin que depuis que l’euro existe, les Français ont confiance dans leur monnaie. Ce qui n’était pas le cas avant avec le franc. Depuis la fin de la guerre, le franc a été dévalué une quinzaine de fois, ce qui a alimenté l’inflation et ce qui a ruiné l’épargne. Les Français ont été les champions de l’épargne mais cette épargne se dévaluait. Il aurait mieux valu épargner moins et investir davantage dans les secteurs marchands. Les seuls moments où les Français ont eu confiance dans leur monnaie sont les moments où les gouvernements sont parvenus à arrimer le franc aux autres monnaies européennes à l’intérieur du serpent.

L’euro est un super serpent et les Français ont beau grogner contre l’Europe, ils savent bien que l’euro est un facteur de stabilité grâce aux garanties offertes par l’Union européenne. L’euro c’est une mutuelle monétaire. Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il faudrait être sacrément puissant aujourd’hui pour se passer de cette mutuelle et faire cavalier seul. Même l’Allemagne ne le ferait pas.