Sylvain Bureau (ESCP Europe) : « Tout Entrepreneur Transforme Le Réel »
Journaliste / Chef de rubrique Politique-Economie-Finances

La méthode repose sur deux volets : apprendre à utiliser la méthode agile et créer une œuvre d’art en équipe | © Anne-Sophie Bielawski

Le directeur de la Chaire entrepreneuriat d’ESCP Europe esquisse pour Forbes France les contours de sa fameuse « méthode improbable », pédagogie fondée sur la symbiose entre création artistique et création d’entreprise. Un enseignement prodigué à la fois aux élèves d’ESCP Europe mais également aux cadres dirigeants de grands groupes comme Orange, la Sacem, La Redoute, Bearing Point ou encore Bertelsmann. Sylvain Bureau nous reçoit ainsi à la galerie Papillon, nichée au cœur du Marais, pour dresser le pont, encore méconnu, entre art et entreprise.

Pourriez-vous présenter, dans les grandes lignes, la Chaire entrepreneuriat ESCP Europe ?

La Chaire Entrepreneuriat, fondée avec le soutien de EY dès 2007 et avec l’appui de BNP Paribas depuis 2013, coordonne toutes les activités liées à l’entrepreneuriat au sein d’ESCP Europe (présent sur l’ensemble du Continent européen via un véritable écosystème structuré à Paris, Londres, Berlin, Madrid, Turin ou encore Varsovie) avec, pêle-mêle, de la formation initiale, de la formation continue, de l’incubation, de la recherche, de l’événementiel… La Chaire Entrepreneuriat porte une nouvelle façon de penser l’enseignement en business school avec l’idée de considérer que la « méthode Harvard » a fait son temps et devient de plus en plus obsolète. Notre ambition est de mettre davantage en exergue notre méthode basée sur « l’impact ». Le principe : apprendre tout en créant un véritable impact sur le réel. Tout entrepreneur transforme le réel. Mon travail revient ainsi à créer des situations où les gens peuvent effectivement le transformer, sans se faire « trop mal » quand ils échouent – car par définition, on échoue quand on entreprend, cela fait partie du processus. La Chaire Entrepreneuriat est ainsi organisée avec une équipe d’une quarantaine de personnes : enseignants-chercheurs, entrepreneurs, intrapreneurs, experts de l’entrepreneuriat, mais également appartenant à des domaines très éloignés, comme Pierre Tectin, artiste, ou encore Alexandre Poisson, designer. Les anciens élèves sont également très impliqués dans le développement de la Chaire. Celle-ci se veut résolument à l’interface entre les étudiants, les entrepreneurs et des grands groupes. L’objectif est de « connecter » tous ces écosystèmes. 

Cette formation est très demandée. Quels sont les « critères » de sélection à l’entrée ?


Nous avons deux types de critères. Les critères dits « classiques » et « académiques », en l’occurrence CV + lettre de motivation, mais également des « conditions » relatives au parcours et à l’histoire de chacun. Par exemple, est-ce que certains potentiels élèves ont déjà développé une initiative qui pourrait être assimilée à de l’entreprenariat ? En ce sens, nous avons mis en place l’idée flash ou « création flash » qui repose entièrement sur la créativité et la matérialisation « éclair » d’un projet, ce qui va ainsi nous permettre de tester et d’évaluer les aspirants à la chaire, sans jugement préconçu au regard de leurs parcours et des formations suivies au préalable. Pour vous citer un exemple concret, un élève est venu avec une valise en carton et à l’intérieur de nombreux objets – un poème, des photos etc. – qui résumaient son parcours de vie. Tout était intelligent et subtilement amené et je crois ne même pas avoir regardé son CV. Des réalisations de ce type, hors des sentiers battus, nous aident ainsi parfois à opérer une sélection.

© Anne-Sophie Bielawski

Pouvez-vous maintenant nous esquisser les contours de votre « méthode improbable », pédagogie fondée sur le parallèle entre création artistique et création d’entreprise ?

L’enjeu premier est de « désapprendre ». Quand vous êtes un bon élève, vous avez pour habitude d’avoir des objectifs précis, de suivre les règles et d’avoir de bonnes notes. Or, au début d’une histoire entrepreneuriale, il n’y a pas d’objectifs très précis et il faut souvent s’affranchir de certaines règles. L’imperfection fait partie du processus. En outre, le temps de travail est dense, très ramassé. On ne va pas travailler selon un cours classique du type « 10 cours de 3 heures » mais plutôt trois jours de manière intensive.

La méthode repose sur deux volets : apprendre à utiliser la méthode agile et créer une œuvre d’art en équipe – souvent composée de profils différents – sur une thématique dans l’ère du temps, comme l’économie collaborative, par exemple.

Pour permettre aux élèves de mener à bien leurs projets respectifs, ils vont pouvoir bénéficier des conseils et de l’expertise d’artistes de différents horizons qui leur livreront les clés de l’histoire et de la pratique artistique. J’interviens, dans un second temps, en tant qu’enseignant pour traduire les enjeux pour un entrepreneur. Par exemple, de quelle manière parvenons-nous à détourner des objets pour créer une valeur de sens dans un autre contexte. Comment Marcel Duchamp s’est emparé de l’urinoir pour en faire « la fontaine », œuvre résolument structurante dans l’histoire de l’art. Aujourd’hui, à leur façon, les entrepreneurs détournent en permanence des objets, des symboles pour créer (la pomme d’Apple en est un exemple parmi des milliers d’autres…).

Vous lancez ensuite des ateliers de créations, c’est bien cela ?

Exactement. Les élèves réalisent leur premier détournement sur un sujet qu’ils doivent problématiser. Ils vont ainsi faire une proposition qui doit, à la fois, refléter une idée, mais également être « tangible », avec un prototype physique. Ainsi l’artiste et moi allons faire un « premier retour critique » et les élèves intègrent nos observations à mesure de l’avancée de leurs travaux, jusqu’à la fin du processus qui se termine toujours par une confrontation au monde réel. Par exemple, un vernissage où les gens vont observer le produit final comme un produit conçu par une start-up. L’entrepreneur n’est pas à côté de son œuvre pour la défendre. Celle-ci doit parler d’elle-même. Cette confrontation au public est déterminante.

Votre méthode a-t-elle déjà fait ses preuves au sein de l’entreprise ?

La méthode a trois ambitions : une transformation culturelle, c’est-à-dire qu’on parvient à faire le pont entre une culture très hiérarchique et une culture de l’émancipation et de l’expression libre. Ensuite, un enjeu d’apprentissage, où on développe la maîtrise des codes de la méthode agile. Plusieurs salariés, qui ont suivi cet enseignement, continuent d’ailleurs à développer des projets innovants au sein de l’entreprise, notamment chez Orange Business Service. Enfin, l’élaboration de nouvelles visions stratégiques avec l’œuvre qui doit livrer permettre de penser différemment et ouvrir le champ des possibles pour faire évoluer le business.

Vous prodiguez votre enseignement aussi bien aux élèves de l’ESCP qu’à des cadres de grands groupes. Quelles sont les différences d’approche entre ces deux « publics » ?

Sur le fond, l’approche est exactement la même. L’idée directrice est de revenir à l’essence même de la création. Que vous soyez jeune ou plus âgé, il s’agit de revenir aux fondamentaux qui font que vous êtes humain en quelque sorte : autrement dit devenir créateur. La seule différence réside peut-être dans le temps de travail dans la mesure où un étudiant a davantage de latitude pour travailler jusqu’à 3h du matin quand, à l’inverse, un cadre, père ou mère de famille, ne dispose pas d’un emploi du temps aussi souple et flexible. En outre, on va peut-être avoir plus de possibilités de pousser les gens lorsqu’ils sont jeunes. Mais, à l’inverse, les cadres ont une maturité qui va leur permettre de comprendre et de matérialiser plus rapidement les choses quand les jeunes ont moins de propension à gérer les situations qui amènent des conflits ou des situations d’échec. 

Lors d’un précédent entretien, vous insistiez sur le fait que votre ambition ne se limitait pas à l’entreprenariat social, que vous considérez, à juste titre, comme un pléonasme ? Pouvez-vous développer ce point ?

Aujourd’hui l’entrepreneuriat change le monde. Pas seulement dans les discours mais aussi dans les pratiques. Outre le fait que cela change les marchés et les concurrences, cela change également ma façon de manger, de me vêtir ou encore de construire nos relations amoureuses voire de faire l’amour (rires) ! Tout cela pour vous dire que cela change nos vies de A à Z. Les entrepreneurs ont tellement d’influence dans nos vies que nous ne pouvons pas raisonnablement les cantonner à la rubrique « business ». Ils doivent donc être éclairés sur les enjeux écologiques, sociétaux ou encore technologique, sans oublier la question politique qui est précisément au cœur de leur travail. Le risque de l’entreprenariat social, de la manière dont il est enseigné surtout, est qu’il créé une distinction entre les tenants d’un entrepreneuriat social – pour caricaturer des gens ouverts d’esprit et désireux de faire évoluer les choses – et ceux davantage intéressés par l’entreprenariat « stricto sensu » qui ne penseraient qu’à faire du profit. Or, ceux qui figurent dans cette seconde catégorie vont également avoir un impact sur la société. En discutant avec un ami et collègue de Stanford, Chuck Eesley, je me suis d’ailleurs moi-même rendu compte que les projets à plus fort « impact » étaient souvent portés par des gens ayant parfaitement saisi l’importance de ce double enjeu : à la fois financier mais également destiné à se projeter au-delà de l’aspect purement lucratif. Si vous voulez uniquement « faire de l’argent », nul besoin d’être entrepreneur pour y parvenir.

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