La Nouvelle Géographie De La Production Mondiale
La dynamique macroéconomique pour éclairer les enjeux du monde

Carte illustrant les découvertes des voyages Portuguais | Crédit Photo : DeAgostini/Getty Images

La géographie de l’économie mondiale a changé de façon spectaculaire depuis 2008. Jusqu’alors la puissance des Etats-Unis, mais aussi de l’Europe, permettait d’appréhender le jeu avec l’Asie comme presque équilibré.

Cette dernière, sous l’impulsion de la Chine, voyait sa part progresser rapidement dans l’économie globale, mais les pays développés avaient encore la capacité de contenir cette dynamique. Le marché asiatique n’était alors pas suffisamment développé et le pouvoir d’achat était insuffisant pour en faire une zone autonome en matière de croissance. En outre les produits, notamment de Chine, ne disposaient pas encore des qualités et de la technologie souhaitées. Dès lors, le développement de l’Asie était conditionné par celui des pays occidentaux.

Ce n’est désormais plus le cas. L’Asie a gagné en maturité pour disposer aujourd’hui d’une dynamique autonome.  

Le graphe ci-dessous traduit ce changement redoutable. La production industrielle mondiale, mise en base 100 au premier semestre 2008 (avant le choc Lehman), a progressé de 15% à fin octobre 2017. C’est un rythme réduit au regard des performances passées. Mais ce qui est le plus remarquable est le fait que pour toutes les régions du monde, à l’exception de l’Asie, le niveau actuel de la production est voisin de son niveau de 2008. Pour la zone Euro, le repli est significatif et il l’est encore davantage au Japon. Seule l’Asie et la Chine caracolent avec une progression spectaculaire de leur activité industrielle. L’indice est passé de 100 au premier trimestre 2008 à 179 en octobre 2016. D’un seul coup, sans le support direct de l’Europe et des Etats-Unis, l’Asie a été capable d’engendrer une expansion plus autonome.


 

Ce phénomène a de nombreuses conséquences

D’abord, puisque l’expansion est forte dans cette région, les entreprises des pays développés ont tendance à s’y installer afin de produire pour la demande locale. Ce n’est plus une délocalisation de la production avec un rapatriement de celle-ci dans les pays développés. C’est une installation locale pour satisfaire au marché local.
Dès lors, afin de faciliter leur mise en place, les entreprises n’hésitent plus à opérer des transferts de technologie. En conséquence, les pays asiatiques se développent encore plus rapidement, disposant désormais d’une assise technologique respectable. En outre, de nombreux pays ont fait d’importants efforts d’éducation, ils ont ainsi la possibilité d’améliorer les technologies importées afin de les rendre locales. Comme la production se fait désormais à grande échelle, la technologie locale devient celle de référence, donnant ainsi un avantage comparatif fort par rapport aux pays développés.

 

L’équilibre entre pays développés et Asie est rompu à la faveur de cette dernière. Bien sûr, les pays occidentaux ont toujours un poids important, mais la dynamique n’est plus celle qu’ils imposaient.

De ce point de vue, le retrait du TPP par les Etats-Unis est une erreur stratégique majeure. Le TPP était un accord commercial souhaité par les Etats-Unis afin de conserver un poids significatif en Asie à côté de la Chine. Un tel accord était nécessaire puisque depuis l’admission de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), en décembre 2001, le poids de la Chine dans les exportations des pays asiatiques n’a fait que croître. La Chine est devenue le principal partenaire commercial de tous les pays d’Asie et cela s’est fait au détriment des USA. Le TPP permettait aux USA de rester puissant en Asie. Avec le retrait annoncé par Donald Trump, les Etats-Unis laissent le champ libre à l’Empire du Milieu. Le président élu des Etats-Unis pourra toujours mettre des droits de douane exorbitants sur les produits chinois, ce ne sera pas forcément très grave pour la Chine puisque le développement s’opère en Asie principalement.

 

Pour les pays développés, cette nouvelle géographie pose de nombreuses questions. Une entreprise européenne ou américaine a-t-elle intérêt à investir dans son pays d’origine avec des espérances de croissance limitées, ou lui est-il plus favorable d’aller investir en Asie ? Là-bas, les perspectives de rentabilité sont, a priori, plus importantes dans la durée. Ce phénomène sera de plus en plus important puisque les institutions asiatiques se stabilisent et se modernisent, rendant moins aléatoire un investissement dans cette région. On peut retourner la question : si les pays occidentaux souffrent d’un investissement insuffisant, alors quelles sont les incitations à mettre en œuvre pour y fixer l’investissement dans  la durée ? Le plan Juncker apparaît bien insuffisant.

Il y a là un challenge absolument considérable à relever pour les pays occidentaux. Ils sont désormais concurrencés par des pays compétitifs en termes de technologie, avec une main d’œuvre encore bon marché et avec une taille de marché à satisfaire encore considérable. Le revenu par tête en Asie est encore très inférieur à celui des pays occidentaux, un rattrapage est donc probable, et ce phénomène s’inscrira dans la durée.

Les Européens et les Américains devront trouver les moyens pour renouveler leurs capacités compétitives et cela sera un formidable défi. Ce ne sera pas en invoquant les histoires du passé que cela fonctionnera. L’idée de retenir coûte que coûte l’emploi aux USA est un non-sens économique, car il va en sens inverse de cette nouvelle géographie de la production. En outre, un Etat est-il capable d’allouer des ressources plus efficacement que les entreprises ? Sûrement pas.

Il faut que les pays occidentaux définissent le chemin à suivre, ils en ont encore les moyens sur le plan de l’innovation et des technologies. Mais il faudra une politique très volontariste sous peine de ne plus espérer être un leader à l’échelle globale. L’enjeu est donc majeur.

 

La nouvelle géographie de la production nous oblige, forcément, à avancer de façon unie en Europe afin de disposer d’une dynamique homogène et complémentaire. Vouloir faire autrement, c’est prendre le risque d’être marginalisé et de dépendre encore davantage du reste du monde et notamment de l’Asie pour les produits technologiques nécessaires à la croissance. Cette nouvelle géographie s’impose à nous, c’est aussi à nous de trouver collectivement les moyens d’y faire face. L’ordre dispersé n’est jamais la solution. L’Europe doit être unie dans ce nouveau rapport de force.